Comment on oublie les écrivains de Jérôme Leroy et Il aurait fallut Flaubert pour décrire la bordelisation de l'Assemblée par Isabelle LARMAT

Qui se souvient de Roger Vercel? De passage à Saint-Enogat, faubourg de Dinard, sur la côte d’Émeraude autrefois célébrée par des pages lumineuses de Céline dans son Féérie pour une autre fois, j’ai retrouvé la plaque indiquant la maison où il avait vécu jusqu’à sa mort en 1957. Une plaque qui précise juste, en matière de biographie, qu’il a eu le prix Goncourt en 1934. J’en avais envoyé la photo il y a quelques années à un ami aujourd’hui disparu qui aimait beaucoup Roger Vercel, comme il aimait beaucoup Mac Orlan ou Edouard Peisson, ces “romanciers de la mer” comme il y avait, à l’époque, des “romanciers catholiques” dont Mauriac, le contemporain de Vercel, fut le plus bel exemple.

La villa de Roger Vercel, élégante mais sans les excès d’un certain baroquisme balnéaire si présent à Dinard et Saint-Enogat, baroquisme pas désagréable au demeurant, est toujours là. En revanche, la postérité de Vercel, elle, n’est pas revenue. Si on en juge par la facilité avec laquelle on le trouve en édition de poche chez les bouquinistes ou dans les boites à livres, Vercel a pourtant été un gros vendeur jusque dans les années 60 et puis plus rien, rien du tout qu’une jolie villa et cette plaque dans l’air salé et bleu de février. 

Tous les écrivains, ou presque, en mourant, disparaissent avec leur œuvre. J’ai lu deux ou trois Vercel, jadis, mais c’est à peine si je me souviens de Remorques qui a donné un film de Grémillon en 41 avec le duo mythique Gabin/Morgan et de Capitaine Conan qui a donné un film de Tavernier en 1996, un des meilleurs sur « ceux de 14 ».

Roger Vercel, c’est de la belle ouvrage, du travail sérieux, documenté, il y a un sens du mélo, du suspense, et un certain réalisme qui sent cette « qualité France » des années 30. Cela « grandiloque » parfois un peu et c’est peut-être pour ça qu’on ne le lit plus, contrairement à Simenon qui, à la même époque, ne surjoue jamais et refuse avec un instinct très sûr les vérités générales et les maximes sur le courage, la mort, le destin… Mais enfin, répétons-le, Vercel, ça reste de la belle ouvrage, on ne s’ennuie pas, c’est efficace, avec une peinture assez juste des milieux sociaux. 

On pourrait rééditer Roger Vercel mais on ne le fera pas: ceux que ça intéresserait le recevraient en service de presse et on ne vendrait rien, ou presque. J’en ai tellement connu des rééditions de ce genre, y compris celle de Pierre Benoit pour les 50 ans de sa mort en 2012. Pierre Benoît, un autre gros vendeur, et un auteur star de l’entre-deux guerres. Rien n’est parti et la collection Bouquins a suspendu, ad vitam aeternam, la réédition des œuvres complètes du romancier prolixe dont le prénom de toutes les héroïnes commençaient par un A, comme la belle Aurore de Lautenbourg, dans Koenigsmark, qui est surtout resté dans l’histoire pour avoir été le numéro 1 de la collection du Livre de poche.

Tout de même, cette villa de Vercel, cette plaque, cette mer, ça devrait inciter ceux qui font profession d’écrire à la modestie, même quand ils ont de gros tirages et la tronche sur le cul des bus. Chardonne remarquait que l’œuvre des écrivains se conservait moins bien qu’un cognac XO et Albert Camus, lui, écrit dans la préface de L’envers et l’endroit :  “Le métier d’écrivain, et particulièrement dans la société française, est en grande partie un métier de vanité. Je le dis d’ailleurs sans mépris, à peine avec regret. Je ressemble aux autres sur ce point. Qui peut se dire dénué de cette ridicule infirmité?”

Cela est écrit un an pile poil après la mort de Roger Vercel que Camus n’a sans doute jamais lu. Vercel, qui commençait déjà sa chute dans le néant, à peine ralentie par les couvertures criardes et naïves des Livres de Poche de l’époque, justement : ah, le visage dessiné de Michèle Morgan sur l’édition de Remorques !. Heureusement, au bout de la rue Roger Vercel, la mer est toujours là, indifférente, dans le froid bleu de février qui rend encore plus éclatant le jaune des mimosas, pour le promeneur qui peut rêver

FLAUBERT

L’écrivain aurait fustigé la canaille insoumise


Husonnet est le personnage qui, dans L’Éducation sentimentale, incarne l’arrivisme et l’opportunisme décomplexés. Coassant sans cesse, il grenouille dans tous les marécages parisiens susceptibles de nourrir son ambition personnelle, démesurée. Dans le roman de Flaubert, en date du 24 février 1848, alors que le batracien cynique assiste à l’invasion du Palais des Tuileries par une foule révoltée, il s’écrie : « Quel mythe ! (…) Voilà le peuple souverain ! » (…) Saprelotte ! comme il chaloupe. Le vaisseau de l’État est ballotté sur une mer orageuse ! »

Quand éclate la Révolution de février 1848, Flaubert observe Paris en effervescence. Il est contre le suffrage universel que cette révolution va instaurer pour les hommes. S’il est solidaire avec une certaine bourgeoisie qui défend le régime de Juillet, c’est pour des raisons uniquement esthétiques : un régime censitaire garantit l’élitisme. Pour l’écrivain, l’arrivée des masses coïncide avec celle de la médiocrité et c’est elle seule qu’il redoute. Aussi, son absence de réel engagement politique lui permet de porter un regard ironique sur les évènements. L’ironie à l’œuvre dans le roman épingle, du reste, les révolutionnaires comme les réactionnaires. Qu’aurait-il pensé des joyeux drilles de LFI et d’EELV qui sévissent à l’Assemblée ? 

Je ne peux m’empêcher de songer qu’une poursuite, ne serait-ce que quelques jours supplémentaires, de l’examen de la loi sur la réforme des retraites dans l’hémicycle aurait, à coup sûr, offert le spectacle d’une mise à sac de l’Assemblée, orchestrée par nos gais lurons Insoumis ou membres d’EELV. Voilà pour notre roman national actuel. L’alchimiste Flaubert avait lui écrit une scène savoureuse, dans L’Éducation sentimentale, où la foule ravage le Palais-Royal qu’elle a investi, scène qui signe la fin du règne de Louis-Philippe. « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », aurait dit Baudelaire.

Mais, avant d’envisager cette foire sous l’angle salvateur de l’art, seul expédient susceptible de nous faire accepter le tumulte mugissant, lamentable et grossier dans lequel nous fûmes plongés durant quinze jours, il convient d’évoquer brièvement les temps forts de la mascarade parlementaire qu’on nous a donnée. Faire obstruction à l’examen de la loi sur la réforme des retraites, par tous les moyens, tel était le but d’une partie des sectateurs d’un Jean-Luc Mélenchon, jamais plus présent que depuis qu’il s’est retiré des affaires. Ce fut un charivari dénué de panache et ponctué de trêves salvatrices ménagées par les suspensions de séances, bienvenues. 

Le malheureux ministre du Travail, Olivier Dussopt, cible désignée des oppositions, fut, si j’ose dire, foulé aux pieds et ces quinze jours de pugilat verbal lui firent perdre la voix. C’est là moindre mal, car, en pareille démence collective, c’est la tête… qu’il aurait pu perdre. Attaques ad hominem, injures, invectives et stupidités proférées en continu, paroles toujours coupées sur fond de brouhaha et de claquement de pupitres, telle fut l’ambiance à l’Assemblée.

Ce déplorable tableau général brossé, alors qu’il s’agissait pourtant de débattre d’une réforme cruciale pour le pays et visiblement incompréhensible sur de nombreux points, revenons sur quelques temps forts de la médiocre représentation théâtrale. Lundi 6 février, Olivier Dussopt lança l’examen du projet de la réforme des retraites. À peine eut-il le temps de proférer un solennel « Nous y sommes. » que la fronde de certains députés entraîna d’emblée une suspension de séance. Pour sûr, nous y étions.

Jeudi 9 février, le député Insoumis Thomas Portes, bon enfant, publia sur Twitter une photo de lui, ceint de son écharpe tricolore et le pied facétieusement posé sur un ballon à l’effigie de la tête d’Olivier Dussopt. Le lendemain, quand notre comique tenta de défendre un amendement, il fut immédiatement interrompu par des huées. Le drôle osa alors ce mot d’esprit sans esprit : « Calmez-vous collègues, il n’y a pas de ballon ici. » On lui demanda de présenter des excuses, il refusa : « Je retirerai mon tweet le jour où vous retirerez votre réforme qui va sacrifier des milliers de gens. » Nouvelle suspension de séance. Exclusion de Thomas Portes pour une durée de quinze jours. 

Le 10 février, alors qu’Olivier Dussopt priait l’inénarrable Sandrine Rousseau de ne pas le « haranguer », elle y entendit, bien sûr, une attaque « sexiste ». Le Larousse, dans sa définition du verbe, on l’aurait parié, ne met en évidence aucune connotation liée au genre. Pourtant, l’interprétation lunaire de notre harengère fut saluée par des hurlements enthousiastes et des applaudissements approbateurs.

Lundi 13 février, c’est Aurélien Saintoul, autre Insoumis qui traita joyeusement le ministre du Travail « d’assassin » et « d’imposteur ». Nouveau chaos dans l’hémicycle et suspension de séance. Saintoul s’excuse, Dussopt, humilié et désemparé, ne pardonne pas. Saintoul écope d’un rappel à l’ordre et se voit privé d’un quart de son indemnité de mandat pendant un mois. 

Mercredi 15 février, nouvelle saillie de l’amazone Sandrine Rousseau. Elle ne put résister à l’opportunité offerte d’en appeler une fois de plus, en séance, à l’appareil génital et reproducteur féminin, alpha et oméga du Monde. Elle avait, on s’en souvient, déjà dans l’hémicycle, il y a peu de temps, célébré le vagin. Cette fois encore, avec la véhémence qu’on lui connaît, elle a exigé qu’on n’impliquât pas l’utérus dans la réforme des retraites : « Un conseil : lâchez nos utérus ! (…) Nos ventres ne sont pas la variable d’ajustement de votre réforme des retraites. »

Jeudi 16 février, pour survivre en milieu hostile, le ministre du Travail tenta de se réfugier dans une grille de mots croisés. Las ! C’était compter sans l’œil de lynx du député LR Aurélien Pradié qui repéra immédiatement le cruciverbiste furtif : « Le premier des respects, Monsieur le ministre des Comptes publics, c’est de ne pas faire des mots croisés lorsque la représentation nationale s’exprime, aussi pénible que ce soit. » L’Assemblée une fois de plus, tangua. Penaud, Olivier Dussopt reconnut « une bêtise. »

Vendredi 17 février sonna la fin de partie de ce joyeux bordel, sans qu’on n’ait assisté à quoi que ce soit, pas même à la naissance d’un souriceau mort-né. La motion de censure déposée par le RN fut bien sûr rejetée, au nom de la démocratie, évidemment. André Chassaigne, président du groupe GDR affirma avec gravité : « (…) nous ne mélangerons pas nos votes avec ceux qui ne considèrent pas tous les êtres humains comme nos frères. » Puis, les cordes vocales d’Olivier Dussopt lâchèrent définitivement alors qu’il saluait, en quelque sorte, sa propre résilience : « Vous m’avez insulté pendant 15 jours et personne n’a craqué et nous sommes là, devant vous pour la réforme. » Enfin, les bancs de l’hémicycle se vidèrent, les députés s’égaillant tels une volée de collégiens à la fin de l’année scolaire. Le RN entonna la Marseillaise dans une vaine tentative pour couvrir les voix Insoumises qui braillaient à pleins poumons : « On est là, on est là ! » Les vieux murs de l’Assemblée ont dû soupirer d’aise, une fois la sage plénitude du silence recouvrée. 

Poursuivre l’examen du texte plus avant eut immanquablement conduit au spectacle d’une folie collective. Flaubert l’aurait rendu beau : « Alors, une joie frénétique éclata, comme si, à la place du trône, un avenir de bonheur illimité avait paru ; et le peuple, moins par vengeance que pour affirmer sa possession, brisa, lacéra les glaces et les rideaux, les lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les meubles, jusqu’à des albums de dessins, jusqu’à des corbeilles de tapisserie. (…) La canaille s’affubla ironiquement de dentelles et de cachemires. Des crépines d’or s’enroulèrent aux manches des blouses, des chapeaux à plumes d’autruche ornaient la tête des forgerons, des rubans de la légion d’honneur firent des ceintures aux prostituées. Chacun satisfaisait son caprice ; les uns dansaient, d’autres buvaient. (…) et le délire redoublait son tintamarre continu (…) porcelaines brisées et des morceaux de cristal qui sonnaient, en rebondissant, comme des lames d’harmonica. »

Le risque, bien sûr eut été de faire tomber Macron de l’arbre, tout comme chut, en Février 48, Louis-Philippe dit la Poire.

 

 

 

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