Alain Delon, le non-vendu par Antoine Desjardins et Une virilité bien française par Philippe David
Certes, tout
le monde dira que c’était « un monstre sacré », « une légende du
cinéma ». Mais il ne faut pas oublier qu’il était aussi un gaulliste et
un patriote, fier et amoureux de la France.
Acteur, certes, mais avant tout un homme d’honneur et de fidélité, de parole brève, qui fut, derrière des yeux glaçants de beauté, des yeux de givre bleu, un homme-braise : une braise ardente d’amour, de vérité, de passion, d’engagement filial, un homme-cri, cri muet de l’âme navrée et du souvenir meurtri, cri porté en silence, cri retenu, comme fait le loup de Vigny.
Un homme décent, pudique à l’extrême, un homme soucieux de la dette symbolique, attaché aux liens invisibles et immatériels de la transmission et de la parole donnée ou reçue, de l’affection.
Un nostalgique et un non-commerçant, c’est-à-dire de toute façon déjà un voyou pour notre époque actuelle.
Un
homme du respect et de la distance, fuyant la fusion et ses mensonges
simulacres, un dangereux aristocrate naturel venu du peuple, un
non-transparent, un mystère.
Un homme-mystère, oui et qui emportera toujours du Mystère. Nous n’aimons pas, nous autres, ce qui n’est pas mystérieux. Nous n’aimons pas les bons, les gentils, les objectivables et les objectivés, les gens qui sont rendus, ou se sont rendus, ceci ou cela par désir d’emporter l’adhésion ou de plaire. Delon n’était pas « sympathique ».
Nous aimons les « monstres indéfinissables » de Pascal, d’autant qu’ils ont le talent, le charisme, la grâce même, dont souvent Delon sut faire preuve dans quelques chefs-d’œuvre.
Dur, arrogant, imbu de lui-même, lit-on parfois. Sûrement. Et le contraire aussi.
Bourreau
des cœurs ? oui mais bourreau, à l’évidence et avant tout, de lui-même,
bourreau ombrageux, consumé sans gémir par ses propres démons et son
enfance chaotique. Un sale caractère ? Non, du caractère. « Un homme sans défauts est une montagne sans crevasses : il ne nous intéresse pas » dirait René Char.
Nous aimons l’infini de la Question, nous aimons, parmi les êtres, ceux dont nous ne faisons pas le tour. Les escarpés. Les indéfinissables qui rayonnent, les grands déçus et les misanthropes, les solitaires magnifiques.
Alain Delon, l’indéfinissable
Les énigmes à eux-mêmes et aux autres. Ceux qu’on connaît bien et qu’on ne comprendra vraisemblablement jamais : il y aura toujours un reste, un trouble, un possible. Nous aimons ce qui nous échappe et qu’on n’a pas stabilisé bêtement. Delon n’est pas un objet défini.
Un homme imparfait et droit, un homme viril, fort et fragile, un tigre souple avec, à peine passante, la séduction magique et ambiguë du féminin reprise par l’autorité brusque ou belliqueuse du mâle.
Un homme, acteur fascinant, qui brûlera longtemps dans ses films et dans les souvenirs car il incarna la France.
Car, oui, épris profondément de Romy ou Mireille, icônes et fées délicieusement vivantes et proches du cinéma de la France des années 70-80, il fut aussi un amoureux de la France : un vrai gaulliste, un patriote, n’ayant jamais eu honte de faire savoir hautement qu’il aimait son pays et le visage singulier de celui-ci.
Un non-vendu, en somme.
L’acteur incarnait une époque où le cinéma français s’exportait dans le monde entier et n’avait pas besoin de subventions pour exister. Aujourd’hui, à l’époque de la « non-binarité », il représente un idéal masculin – séducteur et viril – malheureusement révolu. Hommage de Philippe David.
Le clan des Siciliens est désormais reconstitué puisqu’Alain Delon a rejoint Jean Gabin et Lino Ventura au paradis des stars de cinéma. Mais plus qu’Alain Delon, c’est une époque bénie du cinéma français et de la culture française qui est en train de s’achever et qui ne tient plus désormais que peu ou prou en trois noms : Brigitte Bardot, Catherine Deneuve et Pierre Richard. Une époque bénie où le cinéma français produisait des bons films, des très bons films et des chefs-d’œuvre, époque malheureusement bel et bien révolue.
Une époque où les comédies populaires ou les films policiers faisaient se déplacer dans les salles obscures les spectateurs par millions. Il est vrai qu’aller voir Alain Delon et Romy Schneider quasi nus dans La Piscine, Alain Delon et Jean-Paul Belmondo en truands des années folles dans Borsalino ou encore Alain Delon, Anthony Quinn et Claudia Cardinale dans le film de guerre Les Centurions était autrement plus attirant qu’aller voir aujourd’hui une comédie sociale dans laquelle un homme de plus de 50 ans, chômeur de longue durée, passe ses journées à regarder son hamster tourner dans sa roue tout en se plaignant des méfaits de la société capitaliste. Une époque où le cinéma français s’exportait dans le monde entier – la presse des cinq continents a parlé de la disparition d’Alain Delon – et vivait sur ses entrées en salle et pas sur les subventions payées par les films qui marchent.
Masculinité ombrageuse ou virilité classieuse
Une époque où les acteurs étaient des hommes, des vrais, et les actrices des femmes, des vraies également. Le tweet de Libération annonçant la mort de l’acteur est d’ailleurs un modèle de wokisme assumé puisqu’il le qualifie de « symbole d’une masculinité ombrageuse ». Il est vrai que, quand on avait la plastique d’Alain Delon et qu’on avait séduit certaines femmes parmi les plus belles du monde, c’était grâce à cette masculinité, mélange de virilité, de charisme, de puissance physique. Auriez-vous imaginé Alain Delon jouer le rôle d’un personnage non binaire se faisant appeler Rocco le matin et Georgette le soir ? Non car Alain Delon incarnait cette virilité des acteurs de cette époque, étreignant les femmes dans ses bras et toujours prêt à dégainer un flingue, qu’il soit flic ou truand. Une virilité matinée de classe, ses tenues vestimentaires étant toujours parfaites.
La mort d’Alain Delon a également permis à des charognards de se déchainer sur les réseaux sociaux, s’en prenant à cet homme de droite, ancien combattant en Indochine, ami de Jean-Marie Le Pen, partisan de la peine de mort et contre le mariage pour tous qui cumulait toutes les tares pour certains qui n’ont pas pu retenir leur bile alors que son corps était encore chaud. Des personnes souvent issues du néant et qui y sont déjà retournées, dont la France ne connait pas le nom pour la plupart, alors que le nom d’Alain Delon est connu dans le monde entier et le sera encore dans cent ans comme Charlie Chaplin ou John Wayne.
Alain Delon représentait la France, celle qu’on aimait tant car, dans le cinéma français comme dans tant d’autres domaines, c’était bien mieux avant. Et si vous pouviez, Monsieur Delon, dire à Jean Gabin, Lino Ventura, Jean-Paul Belmondo, Louis de Funès et les autres combien ils nous manquent, ce serait, après vos films, le plus beau cadeau que vous puissiez nous faire.
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