Jacques Bainville, la passion de l'histoire et Sous le soleil de Georges Bataille par Pascal Louvrier et Sempé, dessine-moi encore la France par Th. Morales

La carte postale de Pascal Louvrier (4/6)


Les petits villages torpides que j’ai traversés, aux toits de lauze, fontaines rafraichissantes et monuments aux morts avec drapeaux tricolores, fête nationale oblige, m’ont incité à relire Jacques Bainville, l’un des grands intellectuels du XXe siècle. Son ouvrage Histoire de France, publié en 1924, vendu à 300 000 exemplaires en vingt ans, au style sec et précis, se lit comme un roman. Des Celtes à la Première guerre mondiale, on découvre les personnalités exemplaires qui ont fait la France. Les événements sont présentés chronologiquement, ce qui contribue à rendre l’analyse cohérente, parfois subjective et bougonne, de l’auteur. Pas de pathos ni de psychologie, mais une présentation claire et rigoureuse des événements qui ont grandi ou affaibli l’un des plus puissants pays au cœur d’une Europe qui ne fut pas toujours soumise à l’économie.

Historien iconoclaste

Monarchiste, pilier de l’Action française de Charles Maurras rencontré en 1900 au Café de Flore, Bainville, par exemple, n’est pas tendre avec Napoléon. Mais, du haut de sa terrasse giralducienne, il sait demeurer lucide et reconnaît le vent des orages. Après la défaite de l’Allemagne en 1918, il pressent que les forces vives de son pays sont entamées. Ce Lorrain lutte de toutes ses forces contre un rapprochement avec l’Allemagne, dénonçant sans relâche la menace qu’elle représente pour la France. Il veut cependant rester optimiste et conclut : « Si l’on n’avait pas cette confiance, ce ne serait même pas la peine d’avoir des enfants. » Bainville possède une forte personnalité qui ne laisse jamais ses contemporains indifférents. Robert Brasillach, dans Notre avant-guerre, confie : « De ceux que j’ai connus, c’est peut-être l’homme qui m’en a le plus imposé. Non qu’il ne fût d’une gentillesse parfaite, mais je ne crois pas qu’aucun de ceux qui l’aient approché n’ait pas ressenti cette domination extraordinaire qui était la sienne. »

Mort le 9 février 1936, à 57 ans, il ne verra pas la Seconde guerre mondiale et ses effets dévastateurs malgré la victoire sur l’Allemagne nazie. Car comme il l’écrit au début de son Histoire de France : « Les Français ne sont ni une race ni un empire ; ils sont mieux, ils sont une nation. » Une nation qui mérite d’être connue, respectée et aimée. C’est le pari réussi de Bainville, historien iconoclaste qui détestait… l’Histoire.

 

La carte postale de Pascal Louvrier (6/6)


Je vais à la cave, la terre y est fraiche, la pierre humide. La lumière du jour entre par une large fente verticale au ras du sol. Quand il fait trop chaud, c’est un excellent endroit pour lire.

Je remonte après les vêpres quand le soleil énorme qui donne, sans jamais recevoir, embrase la chaine des Puys… Un livre est posé sur la petite table de bois, Le Bleu du ciel. Couverture ridée, pages jaunies, collection « 10/18 », dédicataire André Masson. L’auteur, Georges Bataille (1897-1962), est né à Billom, non loin de la maison où j’écris l’été, mort à Paris, enterré à Vézelay, protégé par Marie-Madeleine, dont la basilique est au sommet de la colline inspirée où souffle l’esprit selon Maurice Barrès. Sa tombe fait peur à voir. Elle est grise et sale, sans croix. C’est le néant qui vous appelle.


Une allure de notaire de province

Bataille a écrit des textes iconoclastes et érotiques d’une grande force ébranlante. Quand on regarde quelques-unes de ses photos, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Regard doux, cheveux blancs bien lissés, costume gris anthracite, chemise blanche, cravate noire, allure de notaire de province. Et pourtant, il n’y a pas plus coupable que lui. Coupable car écrivain. Bataille : « Écrire est tout de même faire le contraire de travailler. » Ou encore, plus direct : « Il me semble que si la littérature s’éloigne du mal, elle devient vite ennuyeuse. » On aimerait que les écrivains contemporains tiennent compte de cette remarque. Ça éviterait de lire des trucs insipides qui nous tombent des mains au bout de quelques pages.

Lors d’un entretien, Bataille met ses pas dans ceux de Nietzsche, et aggrave son cas : « Nietzsche, affirme-t-il, proteste contre l’assignation d’un but aux choses, contre l’assignation d’un but au monde. Pour lui le monde n’a pas de but et, par conséquent, qu’est-ce qui nous reste possible ? C’est de rire de ce qu’il est. » Dans la France de Macron, c’est carrément blasphématoire. Ça mérite une descente de flics avec mise au trou direct.


Livre prophétique

Le Bleu du ciel, donc. Bataille est en Espagne, à Tossa de Mar, chez son ami Masson. Nous sommes en 1934. Au cœur du printemps lumineux, il écrit que la mort va faucher des millions d’hommes, que le massacre généralisé est programmé, que jamais pareille folie sanguinaire collective n’aura été atteinte. Ce livre prophétique ne trouvera un éditeur qu’en 1957, après la seconde boucherie planétaire du XXe siècle. Bataille avait frappé à la porte de Gallimard, avec soutien de Malraux, en vain.

D’abord l’incipit: « Dans un bouge de quartier de Londres, dans un lieu hétéroclite des plus sales, au sous-sol, Dirty était ivre. Elle l’était au dernier degré. » On suit Troppmann (le nom d’un criminel, en réalité), le double de Bataille, d’abord à Londres, où est enterré Karl Marx, ensuite Paris, qui risque de tomber entre les mains d’anciens combattants reconvertis en fascistes de foire, pendant que la démocratie parlementaire se gangrène. Ensuite l’Espagne, qui dresse des barricades, la révolution gronde. Ensuite Coblentz, puis par le train il arrive à Francfort, et enfin le final, un quai de gare, celui de Trèves, le 1er novembre, où de jeunes nazis défilent. Troppmann boit beaucoup, touche les toisons de femmes faciles, étranger aux événements qui s’emballent. Il est accompagné de Dirty, belle, débauchée, impudique, de plus en plus amaigrie, épuisée par les excès. Il la perd, la retrouve. Le récit glisse vers une insupportable nécrophilie. Cette femme ne jouit que cernée de cadavres. Il est avec elle à Trèves. Ils vont faire l’amour dans un cimetière, la nuit, une bougie brûle sur chaque tombe, le sol est gelé et recouvert de neige. Cette scène est inoubliable.

Le temps des assassins est de retour

Le style de Bataille : « Nous étions frappés de stupeur, faisant l’amour au-dessus d’un cimetière étoilé. Chacune des lumières annonçait un squelette dans une tombe, elles formaient ainsi un ciel vacillant, aussi trouble que les mouvements de nos corps mêlés. » Quand la société bloque la jouissance sexuelle, la mort se substitue à elle, et c’est « la marée montante du meurtre ».




 

 

SEMPÉ, DESSINE-MOI ENCORE LA FRANCE !

 

Symbole d’une douce France aux accents nostalgiques, Jean-Jacques Sempé, le dessinateur du Petit Nicolas, est mort.


Sempé, c’était notre vase de Sèvres légèrement ébréché. Notre trésor national à portée de kiosques. Sous cloche, il avait emprisonné ce parfum de France tenace et vieillissant, nostalgique et envoûtant, réactionnaire et follement intemporel qui résiste à toutes les intempéries et modes absurdes. Il était un rempart à la veulerie généralisée. Sempé, c’était notre bout de France fantasmé et lancinant qui a accompagné notre longue errance, de notre jeunesse à l’âge adulte, du Petit Nicolas au New Yorker. Notre gilet de sauvetage par gros temps. Il donnait de l’intelligence aux magazines d’actualités. Il lui suffisait d’une seule page et d’une modeste légende pour condenser sa pensée. Un jour, en voyage à Boston, j’ai vu l’une de ses couvertures dans une librairie et je me suis senti à la maison. Grâce à lui, j’ai pu communier enfin avec mon pays et lui trouver des excuses. Il m’a rendu moins amer avec ma géographie intime. Loin du fracas d’une vaine modernité ou du tapage médiatique qui alourdissent les poses chez l’artiste, il dessinait la banalité du quotidien comme un paysan laboure son champ. Avec assiduité et le sentiment du devoir accompli.

Il était à l’opposé de notre époque geignarde et souillonne qui, à force de vouloir tout dénoncer, a perdu le sens du beau et du friable. Il ne griffait pas la page blanche pour éveiller les consciences politiques. La routine des ménages réglés comme du papier à musique ne le mettait pas mal à l’aise, il en subodorait même la richesse intérieure. Il en faisait son suc créatif. Ce discret bordelais à la mise soignée ne cherchait pas la stupeur et les tremblements parmi ces lecteurs. En art, ce sont souvent les bourgeois un peu froids et distants de son espèce, en imperméable et velours côtelé marchant dans un Saint-Germain-des-Prés de carte postale, qui chargent leur œuvre d’une rare puissance narrative et d’une émotion à fleur de peau. L’irrésistible Goscinny ressemblait plus à un chef d’entreprise dans la métallurgie qu’à un chevelu à feuilles Canson. Sans esbroufe, sans éclat, avec la rigueur des métronomes, Sempé a tapissé notre imaginaire de facteurs, de kermesses, de banderoles et de galurins. Les autres, les trublions, les provocateurs, les déconstructeurs ne touchent que l’épiderme sans atteindre le derme. Ils sont inoffensifs. Ils travaillent en surface au contraire des dessins de Sempé qui relevaient à la fois de la rêverie douce et des sentiments contrastés. Les fêlures silencieuses avaient chez ce taiseux le don de nous cueillir. Sa modestie était probablement une forme de distance aristocrate que les progressistes sont incapables de comprendre aujourd’hui. 

l n’était pas dans le bénéfice net et dans l’efficience foireuse. Ses petits riens nous soulevaient le cœur. Nous avons été Raoul Taburin, Monsieur Lambert ou Catherine Certitude, au gré des circonstances. Il amenait de la profondeur aux choses que l’on croyait à tort insignifiantes. Un cycliste sur une route de campagne, un intellectuel assis devant sa bibliothèque, une dame à confesse ou un vieux monsieur cravaté au restaurant, ce décor immuable, d’un Paris figé à la Sautet, recelait mille variations, mille anfractuosités délicieuses et apaisantes. Dans une brasserie à moleskine, toute la panoplie des sentiments humains – la jalousie, la pleutrerie, le désir, l’ambition et l’abandon – défilaient sans poncifs et sans volonté d’instrumentaliser. Les personnages de Sempé étaient tout sauf monolithiques. Leurs failles nous habillaient élégamment. Il fuyait la grandiloquence des explications, il était la hantise des intervieweurs et des sociologues, et pour couronner le tableau, il avait un rapport assez éloigné avec les gens de BD. Ce qui lui a valu une image hautaine. Dans la revue A suivre en décembre 1984, il déclarait : « Oui, je suis décalé, mais le dessin humoristique est plus une manifestation littéraire et poétique que journalistique ». Il n’était pas adepte des cases et des bulles, sa famille était celle de Bosc ou de Chaval. Il se sentait donc étranger à l’univers formaté de la BD. Dans la même veine, avec le sens de la formule choc, Topor trouvait que cette bande-dessinée sacralisée dans les années 1980 était « une prolétarisation de l’artiste. Il travaille plus : il fait huit ou douze dessins sur une planche au lieu d’un ». Sempé était l’écrivain souterrain de nos bonheurs disparus.


 

 

 

 

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