Lee Miller "Reporters de Guerre 1944-1945" : quand les reporters de guerre avaient du style par Jean-Paul Brighelli et A la manière de nos anciens, Souvenons-nous d'Hubert Germain, dernier compagnon de la Libération par Mélanie Courtemanche-Dancause

 

Modèle, muse et maîtresse de Man Ray, avec qui elle étudia la photographie et co-inventa la solarisation, Lee Miller travaillait pour Vogue quand le magazine lui demanda de couvrir le bombardement de Londres en 1940-1941, avant de l’envoyer en France et en Allemagne en juin 1944 comme photo-reporter. Les reportages qu’elle envoya au magazine témoignent de son génie d’écriture : c’est le grand reportage porté à son plus haut point d’incandescence.


Comme moi, vous êtes passé cet été à Arles, pour les Rencontres cinématographiques. Petit cru dont vous n’avez rien gardé — sinon l’exposition des photos de mode et de guerre de Lee Miller, à la Fondation Van Gogh.

C’est presque un scandale : on peut donc être ravageusement belle, extrêmement douée, mener dix vies en une seule, et ne pas en faire tout un fromage. Lee Miller sur un coup de hasard rencontre Condé Nast en 1926. Le magnat vient de racheter Vogue, pour qui elle est d’abord le modèle de la jeune femme moderne. Partie en Europe, elle fréquente Man Ray, et par lui la cohorte des surréalistes et de tout ce qui constitue alors l’élite de l’intellect et des arts. Après un mariage aventureux avec un Egyptien, elle rentre aux Etats-Unis, s’établit comme photographe de mode, quitte son mari pour Roland Penrose, le plus doué des surréalistes anglais, et vit avec lui à Londres, où la guerre la rattrape. Ses premiers reportages sont écrits au milieu des ruines que laissent les Allemands derrière eux — si bien que la description des ruines occasionnées par les Alliés en Allemagne semble être le juste écho des destructions nazies. En 1944, elle fait équipe avec le photographe David Scherman, qui travaille, lui, pour Life, est son amant de guerre et la photographie nue dans la baignoire du Führer, dans l’appartement de Munich.

Rien que dans les deux premières semaines de reportage, entre le 7 juin et la fin août 1944, du siège de Saint-Malo à la Libération de Paris, cette grande blonde longiligne perd 12 kilos. Rien de mieux que la guerre à l’avant des troupes, l’adrénaline, l’horreur et les rations K pour conserver la ligne.

Le volume qui vient de paraître chez Bartillat regroupe les articles (et quelques-unes des photographies) de Lee Miller au cours de cette année décisive, de juin 1944 à mai 1945. Le siège de Saint-Malo par les Alliés (les photos de Miller sont occultées par la censure militaire, parce qu’elle a photographié l’un des premiers bombardements au napalm, arme alors ultra-secrète), la reconquête de Paris et ses visites aux amis, les retrouvailles avec Picasso et Dora Maar, l’embrassade de Cocteau (qui en avait fait la muse de marbre animé du héros dans Le Sang d’un poète, en 1930), ou la rencontre avec Maurice Chevalier sous l’égide d’Aragon. Sans oublier une journée extraordinaire passée auprès de Colette — et une formidable leçon d’écriture : la romancière écrit, rature, soupèse chaque mot, hésite, renonce et s’y remet : on est loin de l’écriture décolorée du dernier Prix Nobel, ou des romans rédigés à la va-vite et à la bière rotée de telle favorite des chroniqueurs littéraires, cette sale engeance…

Le livre entier n’est qu’une suite de morceaux de bravoure magnifiquement écrits. Mais le sommet, c’est la découverte de Dachau et de Büchenwald, dans les pas des GI’s qui libéraient les camps. Miller arrive à temps pour photographier les monceaux de cadavres, que les Nazis n’ont pu incinérer faute de combustible. Elle envoie ses clichés à Vogue, qui les publie sous le titre « Believe it » — parce que le négationnisme montrait déjà les dents. « Plus personne jamais ne portera de pyjama rayé », note Miller.

Elle hait profondément les Krauts — les Boches, dirions-nous. Valéry après 14-18 notait déjà : « Les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins ». À méditer chaque fois que vous entendez vanter l’efficacité germanique.

Dans sa vie future, Lee Miller rompra d’ailleurs toute relation avec l’une de ses meilleures amies, parce qu’elle avait épousé un Allemand. Le traumatisme de la guerre perdurera lorsqu’elle sera lady Penrose, après-guerre, au point de ne rien dire à son fils, Anthony (qui postface le livre), qui découvrira dans une vieille malle, à la mort de sa mère, les 60 000 photos et les dizaines d’articles de celle qui fut un grand photographe et un immense écrivain. Ces Reportages sont indispensables à tous ceux qui ont la mémoire courte ou qui croient, en sortant de leur école de journalisme, qu’il suffit de recopier les bulletins de l’OTAN ou de l’agence Tass pour écrire un article objectif, sans tremper ses rangers dans la boue et le sang.

Lee Miller, Reportages de guerre, 1944-1945, Bartillat, 2022, 222 pages, 25,00€.

 

   A LA MANIÈRE DE NOS ANCIENS,  SOUVENONS-NOUS D'HUBERT GERMAIN, DERNIER COMPAGNON DE LA LIBÉRATION :


Se remémorer ce chevalier moderne, cette âme légionnaire au parcours incroyable, reçu par le général de Gaulle au sein de l’ordre des Compagnons de la Libération.


« L’oubli vient seulement quand le canon se tait », disait le général Hallo. Alors que règne le silence des batteries et que le commun des Français en ignore le son sur son territoire depuis deux générations, que reste-t-il du souvenir ? Le 12 octobre soulignait le premier anniversaire de la mort du dernier Compagnon de la Libération, Hubert Germain. Son inhumation dans la crypte de la France combattante au Mont-Valérien, le jour de l’Armistice en 2021, doit encore nous interpeller, inquiet comme il l’était de transmettre le souvenir des morts à une société davantage préoccupée par des droits que par les devoirs, dont celui de la mémoire collective.

Dans l’optique d’un tel devoir, l’auteure Guillemette de Sairigné rend hommage au chevalier croisé dans un émouvant ouvrage, Le dernier des Compagnons : Hubert Germain, paru aux Éditions Tallandier. C’est l’occasion de se remémorer la vie de cet homme si humble, mais aussi terriblement farouche qui avait tant à dire pour ceux qui savaient l’écouter. Au-delà de sa mort, sa voix se fait entendre grâce aux entretiens transcrits par l’auteure, des entretiens vécus non seulement à titre d’historienne chevronnée, mais aussi à titre d’amie, car Hubert Germain avait servi durant la Seconde Guerre mondiale sous les ordres de son père, le capitaine Gabriel de Sairigné, dont la vie fut fauchée trop tôt au champ d’honneur en Indochine. Ainsi, pendant toute une année s’échelonnèrent des rencontres hebdomadaires lors desquelles les souvenirs, les leçons de vie et le parcours furent évoqués.

Et quel parcours ! Celui d’Hubert Germain le menait tout droit vers la chevalerie moderne. La prédisposition à la noblesse de cœur n’est pas réservée à une caste ; elle est accessible à tous, pourvu qu’on honore la terre et les morts au sein de la famille ou au contact d’un entourage enraciné. Voilà Germain qui, à son baptême, reçut le prénom Joseph de son petit-cousin tué au front à la Grande Guerre ; voilà encore le maréchal-ferrant du village qui, mailloche en main, lui vante le paysage drômois qu’il aida à modeler en ferrant les mules qui trainèrent les charrues qui, à leur tour, tracèrent les sillons ; voilà, enfin, la grand-mère Léocadie, « couturière dans une vallée perdue du Dauphiné », qui exigeait de sa descendance, du fils jusqu’au petit-fils, d’aller « toujours plus loin, toujours plus haut » pour la France et – sans jamais l’oublier –, grâce à celle-ci. L’amour de la patrie est palpable et ses liens sont charnels.

Il semblait donc naturel aux yeux d’Hubert Germain, lorsque les Allemands envahirent Paris, de remettre copie blanche aux examens et partir faire la guerre ; c’est la simplicité de l’homme qui ne va pas au plus facile, mais qui va au plus propre. Fasciné depuis toujours par la Légion étrangère, il intègre ses rangs à l’âge de 21 ans. Deux ans plus tard, il sera reçu par le général de Gaulle au sein de l’ordre des Compagnons de la Libération alors qu’il n’est qu’un simple lieutenant. On suit ensuite Hubert Germain dans sa carrière politique de l’après-guerre, d’abord en tant que maire, jusqu’aux fonctions de ministre.

Mais il revient sans cesse à la Légion étrangère et c’est cet exemple de fraternité indéfectible qui jalonne le fil rouge de la biographie. Au-delà des décorations, il dira que la Légion l’aura accompagné toute sa vie durant, elle qui lui aura inculqué le culte des morts. La devise de son régiment sera d’ailleurs restée avec lui jusqu’à la fin : More majorum, à la manière de nos anciens.

Il est vrai que la Légion étrangère entretient le souci constant de préserver la mémoire et elle ne manque pas de symboles et de rites pour en assurer la transmission ; Hubert Germain vient donc s’apaiser auprès des képis blancs. Lorsqu’on dit que les engagés volontaires de la Légion étrangère sont « dépositaires » de la gloire des Anciens, ce n’est ni une exagération, ni une métaphore : les nouvelles recrues se présentent à la crypte d’Aubagne à l’obtention de leur premier contrat, où ils s’inclinent devant la main en bois du célèbre capitaine Danjou – qui, avec ses hommes, « fit Camerone » –, puis devant les noms de tous les officiers de la Légion morts pour la France. Ils y retournent à la fin de leur carrière à l’occasion d’un ultime hommage. Ces idées du temps long, de l’ascendance et de la tradition, les légionnaires les retiennent jusqu’à la fin de leur vie. Aux côtés des jeunes, les anciens continuent d’y jouer un rôle actif : c’est parmi eux qu’est sélectionné chaque année l’ancien qui aura l’honneur de porter la relique du capitaine Danjou lors des commémorations de la bataille de Camerone le 30 avril à Aubagne. Hubert Germain en a été le prestigieux élu en 2012 et, à cette occasion, avoua à l’auteure qu’il se sentit enfin de retour chez lui. La Légion étrangère, avec notre héros pour parangon du souvenir, nous enjoint en ces jours qui nous mènent aux commémorations du 11 novembre : « On ne pleure pas ses morts, on les honore ».

 

 

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