Albert Camus, tromper n'est pas trahir ? et Tout était-il mieux avant ? par Philippe Bilger

 

Suite à une émission sur le couple Maria Casarès (aimée et bafouée)/Albert Camus, Philippe Bilger s’interroge sur l’honnêteté de la réponse de Camus à l’accusation d’infidélité.


Il y a des personnalités admirables et si exemplaires, que ce soit sur les plans intellectuel, philosophique et politique, qu’on n’hésite pas à s’intéresser à tous les secteurs de leur existence, même les plus intimes. Avec une curiosité aiguisée pour la manière dont elles ont appréhendé bonheurs et infortunes, ainsi que l’humain dans sa plénitude.

Le 25 novembre, une remarquable émission a été consacrée au couple Maria Casarès/Albert Camus, à leur passion durable et intense jusqu’à la mort de l’écrivain 

Cette incandescence du cœur et du corps, illustrée par une magnifique et nombreuse correspondance, a semble-t-il été compatible avec l’amour que Camus portait à son épouse Francine et avec la liaison qu’il a entretenue également dans les dernières années avec Catherine Sellers, actrice choisie pour son adaptation théâtrale du «Requiem pour une nonne» de William Faulkner.

Maria Casarès sans doute en faisait-elle parfois reproche à Camus qui répondait avec cette défense : «Je t’ai trompée mais je ne t’ai jamais trahie».

Je ne pouvais m’empêcher de penser, face à cette histoire sublime et douloureuse, à François Mitterrand et Anne Pingeot, tant des similitudes apparentes réunissent les destins de ces deux couples. Pourtant j’éprouvais une irrésistible préférence pour le duo Camus/Casarès réuni initialement par une puissante passion du théâtre, une sincérité et une complicité résistant à tout ; alors que je ressentais une gêne face au cynisme politique de Mitterrand, à ses ambitions et à son pouvoir confrontés au lyrisme d’un séducteur accumulant les conquêtes, acharné longtemps à posséder Anne Pingeot, infiniment plus jeune que lui, puis la trompant et se justifiant à peu près sur le même mode que Camus.

 

Pourquoi ce qui me semblait admissible chez ce dernier tournait-il, dans ma perception de l’ancien Président, à la fois si intelligent et cultivé mais si roué et brillant dans la rhétorique amoureuse, à une sorte d’agacement ? Comme s’il y avait plus de «je» et de «jeu» dans cette passion que de vérité du coeur, d’authentique spontanéité ?

Sans doute suis-je injuste mais il n’y avait rien dans les histoires antérieures et les personnalités de Camus et de Maria Casarès qui rendait artificielle cette passion réciproque… Elle apparaissait comme la suite nécessaire de sensibilités naturellement disposées à connaître cet enchantement et parfois ces amertumes d’une union exacerbée mais fragilisée par les parcours professionnels de l’un et de l’autre… Albert Camus avec Maria Casarès, c’était une évidence. Maria Casarès avec Albert Camus, c’était une fatalité dès le premier regard.

Cependant, pour Camus, j’aimerais être convaincu d’emblée et sans réserve par cette belle formule – tromper mais sans trahir – alors que je ne le suis pas et que j’y vois surtout un sophisme qui autorise, par rapport à une règle à laquelle on a paru consentir, toutes les exceptions. Je conçois tout ce qu’on pourrait invoquer au bénéfice de Camus qui se serait livré, dans le domaine sexuel, à une sorte d’inconstance en se défendant pourtant de porter atteinte à l’union essentielle malgré la multiplication des liaisons accessoires ou non. Par exemple, la liaison avec Catherine Sellers aurait été sans conséquence sur son lien fort avec Maria Casarès…

N’y a-t-il pas là, contre la splendide réalité de la fidélité (quand l’autre vous la permet, qu’elle est choisie et non contrainte ni conventionnelle), une apologie facile de l’éparpillement qui laisserait intacte la passion centrale nécessaire, quand les autres appétences seraient contingentes ?

Pourquoi ce qui me semblait admissible chez ce dernier tournait-il, dans ma perception de l’ancien Président, à la fois si intelligent et cultivé mais si roué et brillant dans la rhétorique amoureuse, à une sorte d’agacement ? Comme s’il y avait plus de «je» et de «jeu» dans cette passion que de vérité du coeur, d’authentique spontanéité ?

Sans doute suis-je injuste mais il n’y avait rien dans les histoires antérieures et les personnalités de Camus et de Maria Casarès qui rendait artificielle cette passion réciproque… Elle apparaissait comme la suite nécessaire de sensibilités naturellement disposées à connaître cet enchantement et parfois ces amertumes d’une union exacerbée mais fragilisée par les parcours professionnels de l’un et de l’autre… Albert Camus avec Maria Casarès, c’était une évidence. Maria Casarès avec Albert Camus, c’était une fatalité dès le premier regard.

Cependant, pour Camus, j’aimerais être convaincu d’emblée et sans réserve par cette belle formule – tromper mais sans trahir – alors que je ne le suis pas et que j’y vois surtout un sophisme qui autorise, par rapport à une règle à laquelle on a paru consentir, toutes les exceptions. Je conçois tout ce qu’on pourrait invoquer au bénéfice de Camus qui se serait livré, dans le domaine sexuel, à une sorte d’inconstance en se défendant pourtant de porter atteinte à l’union essentielle malgré la multiplication des liaisons accessoires ou non. Par exemple, la liaison avec Catherine Sellers aurait été sans conséquence sur son lien fort avec Maria Casarès…

N’y a-t-il pas là, contre la splendide réalité de la fidélité (quand l’autre vous la permet, qu’elle est choisie et non contrainte ni conventionnelle), une apologie facile de 

l’éparpillement qui laisserait intacte la passion centrale nécessaire, quand les autres appétences seraient contingentes ?

 

TOUT ÉTAIT-IL MIEUX AVANT ? 

 

Selon Alain Finkielkraut, l’expression « Tout était mieux avant » est « frappée de ridicule » et « la nostalgie criminalisée ». Pourtant, le passé nous montre souvent que notre société, loin de progresser, a régressé dans un certain nombre de domaines.


Comme ma réaction immédiate me porte à approuver sans nuance ce regret du passé, je voudrais tenter de questionner le plus honnêtement possible ce « tout était mieux avant » pour faire le départ entre une conviction assurée ou un réflexe seulement conservateur.

Il me semble déjà qu’une telle nostalgie, si elle était globale, serait absurde dans la mesure où il est évident que des progrès considérables ont été accomplis dans, par exemple, les domaines scientifique et médical.

De tels progrès, d’ailleurs, qu’ils pourraient faire encourir le risque, par une volonté de recherche dévoyée, d’un transhumanisme, d’une obsession de défier les limites de notre corps et de notre finitude.

Cette évidence rappelée – le temps qui passe est un allié dans l’approfondissement de nos connaissances objectives au sens large -, je n’ai aucun scrupule à déclarer que « c’était mieux avant » dans tous les aspects de la société, l’évolution de l’art, la richesse de la culture, le courage politique – tout ce qui se rapporte à des tendances d’affaiblissement et d’appauvrissement contre lesquelles on a du mal à se battre parce que beaucoup les jugent inéluctables.

Pourtant, même face à ce constat dont la réalité nous affecte chaque jour, dans notre humanité, nos familles et notre condition de citoyens, il me paraît prudent de nous interroger afin de déterminer s’il y a bien en effet une décadence partout où je l’ai ciblée ou si notre perception négative ne résulte pas d’une approche nourrie d’hier et par hier, de notre inaptitude à concevoir que le fil du temps puisse être, même dans ces domaines aux antipodes des enseignements scientifiques et progressistes.

Pour certains, la société a changé et c’est tant mieux. Ce dont nous déplorons la perte, pour eux a été remplacé par d’autres modes, d’autres formes, des transformations ouvrant des perspectives réjouissantes pour le futur. Par exemple, si la culture classique a disparu, si l’écriture et l’oralité sont dégradées, ce n’est pas grave puisque les jeunes gens ont d’autres capacités, d’autres talents et que l’ordinateur et les réseaux sociaux les auraient rendus aussi vifs, voire davantage, que tous ceux enkystés dans une ancienne manière de penser, de sentir, d’écrire et de parler. Dans un ancien monde quand le nouveau serait riche de promesses et le refrain du déclin une facilité paresseuse.

Si je ne méprise aucun de ces arguments, je ne les crois pas exacts. Et j’estime désespérée l’apologie des temps actuels par rapport à des périodes qui justifient implacablement le « c’était mieux avant ».

Prêchant pour ma chapelle, je crains que la relégation des humanités, avec le caractère universel des matières qu’elles abordaient et la culture qui leur était consubstantielle, ait favorisé une réduction de la curiosité et des appétences intellectuelles en donnant une place prédominante aux approches techniques et au pragmatisme. Ce n’est pas soutenir que ces processus ne correspondent pas à un certain type d’intelligence mais constater qu’ils relèvent de spécialités et échappent donc à une plénitude qui constituait le monde ancien comme un modèle.

Pour ma part, dès la première phrase d’un interlocuteur et bien davantage lors d’un échange nourri, il est facile, sans me tromper, de déterminer ce qui l’a formé et qui l’a instruit, si les humanités, les langues anciennes, la philosophie, l’Histoire et la littérature l’ont structuré ou seulement un terreau scientifique spécialisé ayant ses forces et ses avantages mais limité dans son ouverture au monde et son appréhension des autres.

Les humanités, c’est probablement la porte la plus efficace pour accéder à l’humanité. De même que lire Marcel Proust est sûrement l’accès le plus direct à la vie dans ses composantes les plus complexes et aussi les plus simples (contrairement à ce qu’on prétend).

L’argumentation qui suit est délicate mais je soutiens qu’au fil du temps, des vertus essentielles, à force de n’avoir plus été assez mises en œuvre singulièrement et collectivement, ont quasiment disparu et ont conduit des institutions capitales pour notre pays à péricliter.

L’autorité qui a déserté l’État, c’est une faiblesse qui s’est prise pour la norme. La fermeté et la rigueur qui n’ont plus cours à l’école, c’est l’enfance et l’adolescence qui sont blessées et sans doute mal préparées à leur avenir. La culture, l’art, enkystés dans la personnalisation du créateur, c’est l’universel qui est saccagé et le consensus fondamental et exemplaire suscité par les grandes œuvres classiques qui est mis en pièces. La vulgarité, le mépris, la faillite de l’écoute qui pullulent en politique, dans les médias et sur les réseaux sociaux, c’est la superbe intercession de la communication – entre soi et les autres, entre les citoyens, entre ceux qui dirigent et ceux qui sont gouvernés, entre la parole publique et les multiples et parfois contradictoires attentes du peuple – qui est gravement endommagée.

Oui, si tout n’était pas mieux avant, il n’est pas faux de déplorer l’effacement d’un certain nombre d’indiscutables supériorités d’hier par rapport à aujourd’hui.

À une double condition.

Que nous ne soyons pas amers dans notre ton mais persuadés qu’il suffirait d’une authentique audace politique approuvée par la majorité des citoyens (ils n’espèrent que cela !) pour qu’une part exemplaire du passé revienne dans notre présent et soit restaurée. Pour notre plus grand bien.

 

 

 

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