La France se tropicalise et se n'est pas pour des raisons climatiques par Blanche de Mérimée et Dictée, une passion française par Marie Hélène Verdier
Pire qu’un déclin, une métamorphose… Dans un nouvel essai, notre contributeur Driss Ghali supplie les Français d’ouvrir les yeux.
« Que l’on se garde donc de détruire systématiquement ce qui en fait la beauté ! » C’est par cet avertissement que Georges Pompidou achevait sa lettre adressée au Premier ministre Chaban-Delmas pour demander la suspension de l’abattage des arbres le long des routes, notamment celui des platanes, pour qui le président avait une sensibilité particulière. La beauté dont parle Pompidou est celle de la France, de ses paysages si particuliers selon les régions.
Arrêtez d’emmerder les Français !
Pour celui qui avait à cœur de laisser vivre les Français loin des « emmerdements » provoqués par les normes sécuritaires et hygiénistes dont la perspective inflationniste commençait déjà à se dessiner, ce désir de préserver ces platanes qui habillent les routes du midi, n’était guère mué par une sorte de fanatisme écologiste mais par un profond attachement à ce qu’est et doit demeurer la France.
La France était alors considérée comme un chêne ou un platane, De Gaulle puis Pompidou en étaient les jardiniers attentionnés, prenant soin de ses racines enfoncées dans la terre du passé comme de ses branches pointant vers le ciel de l’avenir.
C’est par cette métaphore sylvestre que Driss Ghali évoque également la France mais en prenant un autre type d’arbre plus ramassé. Autre époque, autre France, autre arbre. En 50 ans, la France est passée d’un chêne majestueux à un bonsaï rabougri.
La comparaison résonne fortement avec l’effondrement dramatique de notre souveraineté à tous les étages : de notre parc nucléaire saccagé à l’hôpital public tiers-mondisé en passant par nos boulangeries sacrifiées sur l’autel du marché européen de l’électricité. Dans son dernier livre, Français, ouvrez les yeux !, l’essayiste et auteur de Causeur, dresse le portrait d’une France qui est en train non seulement de décliner mais de perdre son âme. La France, nous dit-il, se métamorphose. Et c’est pire. Car contrairement à la pente du déclin qui malgré tout peut se remonter, la métamorphose, elle, est définitive sans machine arrière possible.
Le sentiment d’être étranger dans son propre pays
La France se métamorphose pour devenir autre, étrangère à ce qu’elle a toujours été : un pays où naquit un esthétisme architectural et artistique incomparable, un goût prononcé pour le raffinement et l’élégance des manières où la place de la femme était primordiale, une douceur de vivre insufflée par une certaine idée de la gastronomie, des génies littéraires que le monde entier nous enviait, et un paysage varié et marqué par l’héritage de 1 500 ans d’histoire et de catholicisme dont le blanc manteau d’églises caresse encore chaque village français. Ghali jette un regard sans concession tant la rupture avec ce monde d’hier est béante. On se laisse alors emporter par sa plume trempée dans l’encre noire de la colère et de l’amertume.
Pour l’auteur, la mutation de la France porte un nom : la tropicalisation. Notre avenir sera tropical et cela n’a rien à voir avec le changement climatique, ironise-t-il. Certes, cette mutation est en lien avec sa démographie de plus en plus marquée par une immigration de peuplement : « La France n’est plus le pays des Français mais celui d’un peuple d’immigrés » ose Driss Ghali qui évoque sans ambages, au risque d’être accusé de xénophobie (un comble au regard de ses origines marocaines !) par les bonnes âmes immigrationnistes, le « grand remplacement », rappelant que ce concept s’appuie sur une réalité démographique et factuelle. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. 21% de la population française est immigrée ou née d’un parent immigré et 13% est extra-européenne. A titre de comparaison, le Maroc, lui, ne compte que 0,3% d’immigrés dans sa population et la Turquie, 7%. Conséquence : « Marrakech s’est installé dans le 18ème » et les Français sont plus dépaysés que les touristes marocains visitant Montmartre, tacle l’auteur, tel un Zadig à rebours.
Mais si la France se tropicalise c’est aussi parce que notre pays partage de plus en plus de caractéristiques avec certains pays de l’Amérique latine, comme l’impunité des élites qui ne sont plus responsables de rien. On l’a bien vu lors fiasco du Stade de France en mai dernier où le ministre de l’Intérieur a ouvertement menti sur la véritable identité des fauteurs de trouble. Autre trait en commun : la favelisation de la société française avec l’ensauvagement des mœurs, l’explosion de la violence gratuite, l’amplification des guérillas urbaines, les règlements de compte entre bandes ethniques rivales sur fond de trafic de drogue. Ghali ne manque pas une occasion de rappeler que la greffe du multiculturalisme ne prend pas sur le sol français et ne peut que dégénérer en une société multiconflictuelle.
Mais pour l’auteur, le trait le plus emblématique de la tropicalisation de la France est le renoncement des élites à préserver ce qui a forgé l’identité, la personnalité, l’idée France comme dirait Hegel… Bref, ce qui fait l’unicité même du pays.
Démission régalienne
Pour Ghali, si la France se métamorphose, c’est parce qu’on a laissé
faire. Si la loi du plus fort a détrôné la douceur de vivre à la
française, si « chaque métropole française a son Chicago », c’est
parce que l’Etat, censé avoir le monopole de la violence légitime, a
renoncé à imposer la force régalienne. En convoquant l’histoire, Ghali
nous fait mesurer la perte : la France des Rois de France avait réussi à
faire reculer la violence primaire par la civilisation des mœurs unique
en son genre. Cette démission régalienne ne fait que nous déciviliser.
Voilà comment on dilapide l’héritage acquis.
« Les anciens ont fait Versailles, nous on l’a tagué. » Dans
l’espoir de sortir les Français de leur léthargie, et qu’ils se rendent
compte du changement irréversible qui est en cours, dans l’espoir
qu’ils arrêtent de le cautionner par un lâche suivisme moutonnier, Ghali
enchaîne ce genre de formules cinglantes. La Boétie n’est pas cité mais
sa présence plane au-dessus de la plume de l’auteur. Pour illustrer
cette démission volontaire, Ghali prend le cas de l’école. Hier, l’école
faisait de nos enfants les descendants de Richelieu et de Molière.
Aujourd’hui, on fait tout pour qu’ils soient orphelins. L’héritage
historique est remplacé par un héritage traumatique, le lien relié au
passé n’est plus chronologique mais psychologique, les récits ne sont
plus destinés à cultiver une flamme patriotique mais à entretenir des
pleurnicheries victimaires devant une histoire devenue un repoussoir.
LA DICTÉE
Le niveau scolaire étant catastrophique, Pap Ndiaye entend renforcer l’enseignement du français avant le collège. Les CM1/CM2 auront droit à une dictée quotidienne.
« Apprendre » les mots ! Comme j’en étais avide ! Au fil des jours, les nouveaux mots s’ajoutaient aux anciens et faisaient une confrérie admirable dans ma tête et sous ma plume, jamais avare de nouveautés dans les phrases, puis dans les paragraphes, puis dans les rédactions que nous apprenions à composer comme on construit avec savoir-faire, une maison. Cet amour des mots n’a fait que grandir au cours des années. C’est peu de dire que, maintenant encore, il me faut des heures si je cherche un mot dans le dictionnaire, un mot renvoyant à un autre. D’autant que les images me ramènent aux « leçons de choses » de mon enfance. Aussi aimais-je les dictées : le papier à grands carreaux (le passage aux petits carreaux se fera en classe de sixième), le silence qui règne sur les têtes penchées, le crissement des plumes, leur petit bruit dans l’encrier — et la tête se relève pour sonder les lointains avant de replonger dans la forêt des lignes, l’esprit est tendu pour ne faire aucune faute — et ce sont des soupirs de satisfaction quand, une fois prononcé par la maîtresse « Point final », l’œil prend, le buste en arrière, la mesure de la tâche accomplie.
Sans doute certaines élèves connaissent-elles les affres de la dictée, moi, je suis dans l’ivresse. J’aime écrire « Dictée » en tête de la page. J’aime sentir battre mon cœur à la difficulté du texte et savourer le bonheur d’échapper à un piège grammatical. J’aime le pas régulier de la maîtresse qui épelle lentement et va de rang en rang accentuant les liaisons quand elles sont nécessaires. Qui h ! J’aime la ponctuation et les accents. J’aime l’initiation aux mystères orthographiques : celui de « pharmacie » et du circonflexe de « forêt », celui, phonétique (on ne disait pas le mot mais on comprenait à demi-mot) du mot « doigt » : tous ces mots que la maîtresse nous déclinait dans leurs familles. C’étaient des mots « courants. » Car il y en avait d’autres, rares, que nous devions apprendre. A la sortie, on se demandait ce qu’on avait mis pour tel mot difficile. Je n’avais pas, comme on dit, une orthographe impeccable : j’étais — ainsi disait-on — « étourdie ». Car il y avait des fautes d’étourderie et des fautes graves. Celles des accords par exemple quand on met un « s » à la première personne des verbes du premier groupe. Quand on confond « lire » et « lier ». Il y avait même des fautes sans rémission à en juger par les pleurs de certaines élèves à la remise des cahiers.
On a gardé les dictées de Louis XVII à la prison du Temple, corrigées par Louis XVI avant qu’il ne parte pour l’échafaud. Comme il est émouvant de voir l’écriture penchée du Dauphin semblable à celle que nous avions, avant l’invention des bics et des feutres, ainsi que les fautes du royal rejeton, si semblables à celles de tous les écoliers.
Quand on me demandera plus tard comment je suis « devenue poète » (comme on demanderait : « Comment avez-vous fait pour être simple d’esprit ? »),
ce que je sais, c’est que faire apprendre aux élèves des mots de
manière qu’ils se les approprient, leur donner de beaux poèmes à
apprendre « par coeur » dans de beaux livres, forme à
vie le goût du langage. On connaît l’expérience, souvent rapportée, de
ceux qui, sur un lit d’hôpital ou en prison, ne pouvant rien faire ni
parler, survivent, grâce aux poèmes appris dans leur jeunesse, et
déroulent dans la solitude, leurs litanies de bonheurs et de douleurs,
de sensations, de plaisirs, portée par la houle des rimes et des
sonorités. Ce qu’on appelle si joliment « la mémoire
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