"Un Village français" chef d'oeuvre presque j'usqu'au bout ... par Philippe Bilger et Histoire de Pomme par Sophie Bachat

 Un Village Français - Série TV 2008 - AlloCiné

 

À peine ai-je écrit ce titre que je le regrette, comme si la moindre réserve pour cette exceptionnelle série qu’a été “Un village français” était choquante…


Alors qu’à la réflexion, la septième et dernière saison, surprenante, infiniment sombre, apparemment déconnectée des précédentes, est cependant d’une implacable logique par rapport à la psychologie des personnages principaux ; la déception qu’elle peut immédiatement susciter est vite battue en brèche et corrigée.

J’ai eu du retard, je le concède. Pourtant, souvent, j’ai entendu des amis, des parents, des connaissances, me vanter cette série française, mais je nourrissais un léger doute sur la capacité de nos scénaristes à réussir la chronique d’une sous-préfecture sous l’occupation. Les premiers épisodes ont été tournés à l’automne 2008 et le dernier des 72 épisodes a été diffusé le 30 novembre 2017.

Quand en février-mars, je me suis enfin décidé à regarder “Un village français”, je suis tombé délicieusement sous le joug d’une véritable addiction. J’étais la proie d’une nécessité intérieure qui m’interdisait de brûler les étapes et m’imposait au contraire de parvenir à bride abattue jusqu’à la fin.

Une empathie fictionnelle

Les scénaristes et dialoguistes sont exceptionnels. Frédéric Krivine, auteur principal et directeur d’écriture, ayant eu le rôle moteur. Je n’aurais jamais pu imaginer que, sur une période aussi trouble, aussi tragique, aussi contrastée dans les comportements humains et professionnels, si diverse dans la gamme allant des héros aux salauds en passant par la passivité, l’attente ou l’espérance des citoyens ordinaires, une telle intelligence puisse se déployer, avec une profondeur et une empathie fictionnelles donnant leur dû à chaque protagoniste, leur vérité et leur sincérité à chaque personnage.

Résistants, collaborateurs, miliciens, maires, chefs d’entreprise, communistes, fascistes, représentants de l’État, tous sont mis sur le devant de la scène quotidienne et à la fois historique au fil des saisons, avec leurs évolutions, mêlant admirablement leur destin singulier à celui de la France occupée puis se libérant, avec l’infinité des grandeurs et des petitesses, des lâchetés, des prudences, des revirements, des trahisons et des héroïsmes, charriés dans cette sous-préfecture du Jura, le pays en réduction.

La parfaite intégrité du récit est admirable, au point que personne n’est univoque, que des parcours personnels commençant dans le pire se terminent avec courage et émotion face à la mort, qu’elle soit odieusement imposée, subie à la suite d’une justice expéditive ou magnifiquement assumée. Ou l’inverse. Chacun, d’une certaine manière, dans cette histoire collective de fureur, de violence, d’arbitrages constants à opérer, de terrifiants choix à valider ou non, bénéficie de la formidable honnêteté des dialoguistes. Jamais ils ne s’abandonnent à la facilité, ils offrent à chacun une argumentation, une défense, des convictions, des raisons aux antipodes du “tout d’une pièce”, n’hésitant pas à faire parler les pires, le nazi cynique et violent, le policier sans scrupules mais amoureux d’une juive, le collabo frénétique et arriviste, sur un mode qui n’en fait pas des caricatures.

Finesse et pudeur

Les miliciens ne sont pas flattés, mais décrits dans leur diversité. Comme les résistants. Les communistes sont à la fois honorés, avec un intègre et héroïque militant fusillé, et montrés sous un jour déplaisant quand le parti justifie tout et que la fin légitime les moyens les plus honteux. Le maire, longtemps, de cette sous-préfecture, Daniel Larcher (joué par Robin Renucci, formidable comme tous les acteurs de la série), personnage central, est superbement présenté : médecin dévoué, élu écartelé, époux patient, humain ayant tenté tout au long de faire le moins de mal possible.

Face à des résistantes courageuses, dont une qui est la fierté des hommes qui l’accompagnent et lui obéissent, deux autres femmes seront follement amoureuses d’un ennemi, l’une du chef de la police allemande et l’autre d’un jeune soldat doux et musicien dont le souvenir ne s’effacera jamais en elle.

Cette prodigieuse intelligence qui irrigue tous les épisodes n’est absolument pas contradictoire avec la finesse et la pudeur, qui ne sont elles-mêmes pas contradictoires avec la terreur que l’on éprouve devant la chasse aux juifs du village, avec des allusions à Drancy et à Birkenau…

ette série est un antidote exemplaire à tous les simplismes rétrospectifs et à tous les audacieux en chambre.

Je conçois qu’il y a quelque chose de naïf à découvrir ainsi si tardivement une série dont on a tellement parlé à l’époque. Mais peu importe. Je pourrais continuer ainsi à justifier mon enthousiasme qui est d’autant plus intense que je n’ai jamais été conduit à le dilapider en général pour les fictions françaises.

Je ne souhaite pas narrer dans le détail le fil de ces séquences ayant empli ces 72 épisodes, ne voulant pas les déflorer mais je voudrais tout de même rendre hommage à cette humanité implacable, sombre ou glorieuse, étriquée ou épique, courageuse, exaltée ou responsable, ordinaire ou engagée, qui m’a accompagné durant des semaines et que j’ai suivie pas à pas.

Daniel, Marcel, Suzanne, Jean, Hortense, Heinrich, Kurt, Antoine, Marie, Anselme, Lucienne, Jules, Raymond, Gustave, Edmond, Henri, Jeannine, Marguerite… et quelques autres… Je ne vous oublierai pas

 

Histoire de POMME.

En 1977, Claude Goretta adoptait La Dentelière de Pascal Lainé. Rarement visible à la télévision, Arte a la bonne idée de proposer au spectateur ce film subtil sur la lutte des classes avec Isabelle Huppert au sommet de son art.


En ce début de printemps, Arte nous fait encore un beau cadeau : la diffusion de La Dentellière de Claude Goretta, film de 1977 d’après le roman éponyme de Pascal Lainé, qui obtint le prix Goncourt en 1974. Et La Dentellière, c’est bien sûr le premier grand rôle d’Isabelle Huppert au cinéma. Est-il besoin de préciser qu’elle est déjà magistrale ?

C’est l’histoire de Pomme, une petite shampouineuse de dix-neuf ans, qui semble traverser la vie en s’excusant.  Les objets sont ses amis, les humains, elle les observe. Elle rencontre sur la côte normande un jeune étudiant en Lettres, issu d’une famille de hobereaux du coin. On ne sait s’ils s’éprennent vraiment l’un de l’autre, mais ils emménagent ensemble à Paris. Cependant, l’étudiant finit par avoir un peu honte de sa shampouineuse inculte – qui ignore la signification du mot « dialectique »- et finit par la congédier. 

Pomme tombe malade, très malade. Le dernier plan du film la montre dans un hôpital psychiatrique en train de tricoter, se balançant sur sa chaise comme une petite vieille, qu’elle est déjà devenue. « Il sera passé à côté d’elle, juste à côté d’elle sans la voir, car elle était de ces âmes qui ne font aucun signe, mais qu’il faut patiemment interroger, sur lesquelles il faut savoir poser le regard. Un peintre en aurait fait autrefois le sujet d’un tableau de genre. » Telle est la dernière phrase du roman citée en générique de fin. 

Luttes des classes, mais pas seulement…

Évidemment, ce film a donné lieu à nombre d’analyses marxistes : Pomme la shampouineuse et l’étudiant en Lettres, c’est la lutte des classes en action. Cette lecture n’épuise pourtant pas la beauté du film. Claude Goretta, le réalisateur du film, était, avec Alain Tanner, le chef de file du nouveau cinéma suisse dans les années 70. Il réalisa notamment pendant quinze ans, pour la télévision suisse romande, des portraits très sensibles, dans une veine naturaliste, comme savent si bien le faire les cinéastes anglais.  On pourra penser à Ken Loach, avant qu’il ne s’enferme dans une vision misérabiliste systématique de ses personnages. Goretta savait capter à merveille, avec une infinie délicatesse, l’âme des « petites gens » telle cette femme de pêcheur breton, ou cette mère de famille nombreuse dans un HLM de Nanterre. Et cela vaut tous les discours marxistes de la terre. Et c’est par pudeur, car il lui semblait que sa caméra devenait intrusive, qu’il décida de réaliser des portraits de fiction. 

Il s’est donc emparé de la Dentellière, comme aurait pu le faire ce peintre d’autrefois, qu’évoque Pascal Lainé à la fin de son roman. Pomme est l’astre discret, la petite étoile presque éteinte, autour de laquelle tournent les autres personnages. Il y a Marylène, sa patronne au salon de coiffure, interprétée par cette actrice si emblématique des années 70, qu’est Florence Giorgetti. Elle a cette sensualité, cette liberté innée de certaines actrices de l’époque. Marylène semble croquer la vie, à l’inverse de Pomme, mais elle est foncièrement triste, éternelle maîtresse d’hommes mariés. 

Et puis il y a François, le « fiancé » de Pomme, toujours vêtu de noir comme un oiseau de mauvais augure, dont on comprend qu’il est avant tout un homme faible, car il décide de se séparer de Pomme lorsqu’il s’apperçoit que celle-ci déplaît fortement à sa mère : « Elle a l’air honnête » dit-elle, avec un fond de mépris… Et enfin, la mère de Pomme, que l’on voit peu, mais dont on comprend qu’elle est de la même race que sa fille: de ces femmes que la vie a oubliées. 

Un prénom qu’on n’entend pas

La caméra de Goretta est focalisée sur Pomme, à l’affût de ses moindres gestes, qui parlent pour elle, car les mots semblent lui échapper ou ne pas l’intéresser. On devine sa gourmandise lorsqu’elle lèche un saladier de mousse au chocolat, la nourriture semble être son unique réconfort. Elle exprime sa sensualité à travers le linge qu’elle plie amoureusement, pour faire plaisir à son étudiant, elle repeint le studio en blanc, lave soigneusement les tasses du petit déjeuner pendant que celui-ci dort dans les draps qu’elle a dû repasser. Pomme se rattache au concret. 

À relire : La Dentellière a quarante ans

C’est avec beaucoup de finesse que le cinéaste signifie que son personnage ne peut s’incarner au travers des mots, et qu’elle finira par s’effacer totalement. Lors de la rencontre avec l’étudiant, lorsque celui-ci lui demande son prénom, on ne l’entend pas le prononcer, et s’ensuivra un fondu au noir, qui préfigure déjà la fin. 

La dentellière disponible jusqu’au 13 mai 2023 sur Arte.

 

 

 

 

 

 

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