Merci qui ? par Dominique Labarrière et Le réquissitoire aussi précis que prémonitoire d'Allan Bloom
Avec les procès médiatico-politiques intentés contre Jordan Bardella, Sylvain Tesson, le lycée Stanislas et même le chef du Parti communiste, nous sommes face à une litanie d’inepties. Tribune.
Un « Complément d’Enquête », troussé en dépit du bon sens par la fille publique de l’information qu’est devenue la chaîne de télévision France 2, hyper spécialisée désormais dans la négation décomplexée de l’esprit de méthode. Nul doute que de telles performances devraient lui valoir avant peu le statut enviable de porte-étendard de l’indigence déontologique exhaussée au rang de principe de base à enseigner dans les écoles de journalisme, selon un programme directement calqué sur celui de la célèbre STASI, police est-allemande des mœurs et de la pensée, de consternante mémoire.
Une meute d’auteurs-réalisateurs-poètes et pousse-mégots multifonctions, infatués à l’extrême, qui se voudraient maudits mais ne sont que ridicules, et qui, faute de mieux en matière d’œuvre, vomissent, dans une langue en voie de décomposition, une pétition saturée de jubilation hargneuse afin de lapider un bel et authentique écrivain, Sylvain Tesson. Un écrivain vrai, qui, c’est certain, marquera son temps, et que cette engeance ne se donnera même pas la peine de lire, si toutefois elle en venait à savoir lire un jour.
Et puis voilà que nous tombe un procès dans la plus pure tradition stalinienne revue et corrigée par Médiapart, avec témoins de complaisance et vérités fabriquées contre l’institution scolaire catholique Stanislas, vouée aux bûchers de l’inquisition woke pour cause d’excellence. Et, circonstance très aggravante, également en raison d’une fidélité civilisationnelle assumée.
Et, toujours dans le registre du médiocre télévisé, un ministre des Finances qui, sans rire, refile la patate si chaude du cours foldingue de l’électricité à un parti d’opposition dont le cours lui aussi fort grimpant le met en panique. Enfin, cerise sur cet infâme pudding servi ces jours derniers, l’impayable chef(e) de la CGT s’associant à l’anathématisation et à l’expulsion du patron du Parti communiste français lors d’une manifestation en peau de chagrin estampillée « droits de l’homme ». Alors là, pour un peu, on se tordrait de rire. La CGT bottant le cul du PC ! Comment est-ce possible ? Ainsi, il y aurait du mou – du mou très mou – dans ce qu’on appelait autrefois, au temps des deux Kings Georges (le Séguy et le Marchais), « les courroies de transmission » du parti.
Assistant, médusé, à ce florilège d’inepties, j’irais jusqu’à laisser entendre, paraphrasant un certain Guy Mollet, que nous avons en France, sans conteste possible, « la gauche la plus bête du monde ». Mais, retenu par un sens inné de la charité et de la bienveillance qui me vient d’on ne sait où, je m’en abstiendrai. Une petite remarque cependant : encore deux ou trois pitreries – pardon, deux ou trois conneries – du calibre de celles évoquées ci-dessus, et la barre des 80% d’opinions favorables devrait devenir une perspective des plus réalistes pour le RN et ses chefs. Merci qui ?
Le réquisitoire aussi précis que prémonitoire d'Allan Bloom
L’Histoire ne repasse pas les plats. L’adage populaire exprime de façon imagée, et non sans raison, une vérité incontestable jamais prise en défaut : les événements historiques ne se reproduisent jamais à l’identique. En revanche, il arrive que l’Histoire bégaie.
Flux et reflux
Ainsi, les courants révolutionnaires ou contestataires qui ont secoué l’Europe dans les années 50-60, ont-ils traversé l’Atlantique et mûri sur les campus universitaires, singulièrement en Californie. Quelques années plus tard, empruntant le chemin inverse, ils ont reflué sur l’Europe et ce fut, chez nous, la déferlante de mai 68. Semblable phénomène est en train de se produire sous nos yeux. Né aux États-Unis il y a quelques années, le wokisme s’applique à déconstruire, en maints domaines, notre civilisation. À cette différence près que l’explosion que nous avons connue en 1968 a laissé place à une pression larvée beaucoup plus sournoise. Larvata prodit, comme eût pu écrire Descartes : la déconstruction s’avance masquée.
Toutefois, tout discours sur la décadence ne saurait être interprété que comme un combat nécessaire, si douloureux soit-il, à une remontée. Cette analyse ne date pas d’hier. Il y eut, bien avant notre époque calamiteuse, des pessimistes lucides capables de tirer la sonnette d’alarme. Ainsi, dès les années 80, Alain Finkielkraut (La Défaite de la pensée, Gallimard) ou Bruno Lussato (Brouillon de culture, Robert Laffont). Parmi eux Allan Bloom (1930-1992). Ce professeur de sociologie à l’Université de Chicago, spécialiste de Platon et de Rousseau, publia en 1987 L’Âme désarmée (Julliard). C’est à travers son expérience d’universitaire qu’il analyse la crise intellectuelle, morale, sociale et politique de l’Amérique du XXe siècle.
Fait remarquable, il démontre comment la démocratie américaine a, sans en avoir une, accueilli et exacerbé les idées de nihilisme, de relativisme généralisé né sur le Vieux Continent.
La faillite de l’Université

Selon Bloom, sous prétexte d’ « utilité » et de « scientificité », l’Université a failli à sa mission en cessant de fournir à la jeunesse les points de repère essentiels que seule peut offrir la connaissance de la tradition philosophique et littéraire. Une tradition désormais incompréhensible par des jeunes gens et jeunes filles ignorants du passé, coupés de tout enracinement religieux et politique, incapables d’avoir une quelconque vision de l’avenir, vivant dans un présent appauvri faute de référence à un absolu. Le portrait type de l’étudiant américain, aisément transposable ailleurs, est affligeant : une inculture qui confine au grandiose pour tout ce qui précède les Sixties, un sentiment égalitaire qui consiste à placer sur le même plan (presque) toutes les opinions, toutes les morales, toutes les cultures, en vertu d’une tolérance érigée en principe, et qui n’est rien d’autre qu’une universelle veulerie : un refus systématique de toutes les contraintes au nom d’une liberté qui aboutit, en fait, à la négation de toutes les identités, qu’elles soient d’ordre spirituel ou moral.
Bloom étudie le comportement de ses étudiants dans tous les domaines de la vie intellectuelle et affective. Ils ont perdu le goût de la pratique de la lecture et, par là, tout système de référence en commun avec leurs aînés. La musique rock leur procurant, comme la drogue, des extases prématurées, les infantilise en exaltant pour seuls thèmes lyriques « le sexe, la haine et une version hypocrite de l’amour fraternel ». Leur « gentillesse » envers les autres (passés les excès de violence des Sixties) ne repose pas sur une morale mais sur l’individualisme. Car ils sont incapables de grands sentiments, et en particulier d’amour, tué par la libération sexuelle.
Nulle complaisance dans cette analyse étayée d’anecdotes significatives. Nulle acrimonie non plus. Seulement une inquiétude face à la dérive d’une jeunesse désormais sans âme, inapte à apporter une réponse cohérente aux grandes interrogations, toute imprégnée qu’elle est des idées de « libération », de « créativité », d’indifférenciation (et d’indifférence) universelle.
Une analyse des plus fouillées
Comment en est-on venu là ? C’est dans l’analyse des causes de ce malaise que Bloom se montre particulièrement convaincant. La révolte étudiante des années soixante lui apparaît comme l’aboutissement d’un long processus. Il porte sur la contestation des valeurs, qui se fit jour tant sur les campus américains qu’en Europe, un regard critique assurément dépourvu d’aménité si on le compare à l’indulgence, voire à l’admiration nostalgique dont jouissent encore chez nous les anciens combattants de mai 68. Il montre surtout, par référence à l’ensemble des courants intellectuels de notre temps, comment les États-Unis, héritiers de l’Universalisme des Lumières, ont ainsi emprunté à l’Europe les ferments de désagrégation de cet universalisme. La lente montée du nihilisme au travers de ce qu’il appelle « la filière allemande » (Nietzsche, Heidegger, Freud), culminant après la Seconde guerre mondiale, chez Max Weber et succédant à l’historicisme du siècle précédent, aboutit à des impasses : hypertrophie du moi, joliment définie comme « le substitut moderne de l’âme » incohérences du courant écologiste, écartelé entre l’influence de Locke et celle de Rousseau, subversion de la notion de culture. Et Bloom de conclure : « Le vocabulaire du moi, de la culture et de la créativité résume assez bien les effets de la révolution inaugurée par Rousseau. Il exprime l’insatisfaction que les solutions scientifiques et politiques que la philosophie des lumières – ont suscitée ».
La responsabilité des universitaires n’est pas esquivée. Surtout celle des littéraires et des philosophes qui se sont laissé déposséder de leur domaine ou ont, une fois encore, sacrifié aux modes. Venues d’Europe. Avec un bel optimisme que l’on aimerait partager, Bloom assure que la vogue des Derrida, Foucault et Barthes, qui submergea l’Amérique intellectuelle, « a déjà passé à Paris ». Voire… Et si c’était pour y faire un retour en force ? Quoi qu’il en soit, la richesse et la pénétration de cet essai le placent nettement au-dessus des analyses habituelles. On lui a parfois reproché son pessimisme et le caractère radical de son diagnostic. Sa lucidité peut, à l’inverse, apparaître comme porteuse d’espoir. C’est Raymond Abellio qui notait, dans Assomption de l’Europe (1978), que toute époque noire si caractéristique comme l’est la nôtre, d’une fin de cycle, portait en elle-même « une part de positivité ». Et il ajoutait : « Les semailles vont venir et les temps changent ». Puisse-t-il avoir dit vrai !
Allan Bloom, l’Âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale. Préface de Saul Bellow , traduction Paul Alexandre.
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