Didier a le bourdon et Manouchian et l'extrême droite : les pieds dans le plat de Résistance ! par Franck Crudo

 

On peuplu rien dire


Son petit ventre, qui l’a rendu si crédible dans des rôles de bourgeois du milieu du XIXème siècle pour quelques téléfilms de France 3, est resté intact. Sur TF1, dans l’émission 50’Inside, face à Isabelle Ithurburu, Didier Bourdon a sorti l’artillerie lourde. À la question : peut-on imaginer le retour des « Inconnus », avec le ton d’avant, il répond : « Ce serait compliqué aujourd’hui. Là, on aurait pas mal de soucis. On nous le dirait poliment : “On adore le sketch, mais… Il ne vaut mieux pas…” ».

Un âge d’or de l’humour français

Il faut revenir trente ans en arrière. Entre la fin des années 80 et le début des années 90, peu de catégories sociales ont échappé au jeu de massacre des « Inconnus », campés par Didier Bourdon et ses compères Pascal Légitimus et Bernard Campan. Du Juif du Sentier qui négocie dans des chiffres et des lettres comme on négocie un blouson en jean’s, aux Bretons qui grattent de poussives complaintes dans le JT local, tout le monde a eu droit à son quart d’heure de moquerie cathodique. Pendant que les Nuls, dans un esprit plus snob et plus british, donnaient naissance à l’esprit Canal et s’en prenaient aux mouches qui pètent, les « Inconnus » croquaient sketch après sketch la société française. Surtout, ils ont ponctué une grosse décennie d’humour français, les années 80, marquée par Pierre Desproges, Thierry Le Luron et Coluche, et qui aurait pu durer un peu plus sans le cancer du premier, le Sida du deuxième et le camion du troisième.

Depuis, cette période est restée comme un âge d’or, après lequel les possibilités comiques n’auraient jamais cessé de se réduire. Didier Bourdon chantait déjà cette évolution dans « on peuplu rien dire », chansonnette sortie en 2005 et qui pourrait être l’hymne officiel de CNews. Il avançait alors : « Si j’veux parler d’Allah/On va me dire : « Là, vaut mieux pas »/ Si j’prononce le mot kippa/ T’es gentil tu la gardes pour toi/ Si je vous dis : « Jésus »/ Désolé ça n’intéresse plus ». On peut bien sûr se demander si tout cela n’est pas un peu exagéré et puis on repense au triste sort d’un canard français, début 2015, dont les membres ont été abattus comme des chiens pour trois ou quatre dessins moquant le prophète. Tout le monde, à l’époque, a été Charlie ; mais quel journal français sortirait aujourd’hui en Une les dessins du scandale ? Et combien de sketches, de dessins ont été depuis autocensurés, tués dans l’œuf, de peur de choquer des âmes sensibles – ou d’y laisser sa peau ? En dehors de la menace islamique, d’autres ligues de vertus apparaissent, moins lourdement armées mais toujours prêtes à dégainer la menace pénale : les féministes, les régionalistes, et tout un tas de vedettes et de politiques qui se sont sentis injuriés. Qui oserait imiter l’accent africain de nos jours comme au temps béni de Michel Leeb, ou jouer la folle comme Michel Serrault grimé en Zaza ? Même les Asiatiques se sont plaints, en 2018, d’un sketch de Gad Elmaleh et Kev Adams. Il ne manquerait plus que les Portugais, et ça y est, ça serait la totale.

Les Inconnus censurés sur TF1… en 2022

Évolution heureuse, selon certains. Le « on ne peut plus rien dire » serait « une affirmation non seulement fausse, mais aussi catastrophiste, qui repose sur le vieil argument éculé de la pente glissante, figure typique du discours réactionnaire consistant à disqualifier l’ensemble d’un mouvement de dénonciation par les excès, finalement rares mais montés en épingle, auxquels ils donnent lieu. Et sans jamais s’inquiéter, en revanche, du caractère excessif des propos dénoncés… », selon le chercheur en sciences politiques Denis Ramond. Le genre de mec avec qui on doit bien se fendre la gueule.

Comment mesurer vraiment le déclin de la liberté humoristique ? C’est peut-être TF1 qui nous en a donné la meilleure illustration. En novembre 2022, la chaîne du groupe Bouygues décide de consacrer une soirée aux Inconnus. Passent alors à la trappe de nombreux sketches : celui du personnel hospitalier antillais, celui des Envahisseurs maghrébins…

Alors, on ne peut vraiment plus rien dire ? À bien y regarder, le phénomène le plus remarquable : c’est qu’en France l’humour s’est segmenté en plusieurs chapelles et tribus qui ne sont presque plus en contact les unes avec les autres. A l’époque des « Inconnus », il y avait trois ou quatre chaines, et personne n’a vraiment pu échapper à leurs sketches. Depuis, le paysage s’est fragmenté. Certains trouvent leur bonheur avec l’humour Jamel Comedy Club et les sketches qui commencent par « je ne sais pas si vous avez remarqué » et qui se termine par une anecdote vécue chez Ikea. A côté de ça, il y a l’humour pour les profs de gauche, sur France Inter, avec Guillaume Meurice qui part tous les jours à la recherche d’un chasseur favorable à la peine de mort. Et puis, il y a Gaspard Proust, qui peut quand même se lâcher sur Europe 1, grâce à un fin mélange de grand style et de saillies vulgaires, et grâce à une excellence syntaxique qui lui permet d’échapper (à peu près) aux radars des algorithmes et des redresseurs de tort. En fait, pourrait-on encore tout dire, à la condition de le dire avec style et dans un excellent français – meilleur moyen de rester discret ?

 

 Manouchian et l'extrême droite : les pieds dans le plat de Résistance ! par Franck Crudo

« Les forces d’extrême droite seraient inspirées de ne pas être présentes, compte tenu de la nature du combat de Manouchian. » C’est par cette formule lapidaire que le président Macron a commenté dimanche dernier, dans les colonnes de L’Humanité, l’entrée au Panthéon du résistant communiste d’origine arménienne Missak Manouchian. Parce que Vichy et son « travail, famille, patrie », c’est l’extrême droite ? Parce que Jean Moulin, Pierre Brossolette, les Aubrac et consorts viennent de la gauche ? Parce que les communistes incarnent le parti des 75 000 fusillés ? Ou un peu moins si l’on en croit les historiens, qui estiment à environ 4 000 le nombre global de fusillés en France, sous l’Occupation.

Rappels historiques

Les faits étant têtus et parfois déplaisants sur ce sujet clivant, il semble bon d’en rappeler un certain nombre, que l’on pourrait ainsi résumer à grand trait : les premiers à rallier le général de Gaulle à Londres à partir de juin 1940 viennent pour la plupart de l’extrême droite (par patriotisme et par haine de l’Allemagne), les figures marquantes de la collaboration sont bien plus souvent qu’on ne le pense issues de la gauche (par pacifisme ou par opportunisme) et les communistes sont alliés avec les nazis jusqu’en juin 1941, Pacte germano-soviétique oblige !

Commençons par l’extrême droite, concept de plus en plus fumeux par les temps qui courent. De par leurs propos ou leurs prises de positions, les deux figures emblématiques qui se sont opposées à Hitler en Europe, à savoir Winston Churchill et le général de Gaulle, seraient de nos jours rejetées à la droite de l’extrême droite et feraient presque passer Éric Zemmour ou Marine Le Pen pour des gauchistes bien-pensants. Comme le montre notamment l’historien israélien (et de gauche) Simon Epstein dans son passionnant livre Un paradoxe français : Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, la France libre à l’été 1940 ne penche pas vraiment à gauche. Et même pas du tout. À l’instar de Daniel Cordier – le futur secrétaire clandestin de Jean Moulin – et du Colonel Rémy, l’homme du 18 juin accueille surtout dans les premières semaines, à Londres, des jeunes militants de l’Action française. Ce ne sont pas les seuls grands résistants à afficher leur sympathie pour Maurras ou Drumont. Emmanuel d’Astier de la Vigerie, qui va fonder le mouvement Libération-Sud puis le journal éponyme, flirte avec l’Action française avant la guerre, la presse collaborationniste ne se privant pas d’exhumer les textes antijuifs du futur compagnon de route du Parti communiste. Le créateur du réseau de renseignement la Confrérie Notre Dame, Louis de la Bardonnie, et Raymond Triboulet, qui s’engage dans l’action clandestine au sein de Ceux de la Résistance, partagent les mêmes affinités « extrême-droitières », tout comme Honoré d’Estienne d’Orves. Fusillé au mont Valérien en août 1941, ce martyr de la Résistance est proche de l’Action française durant ses années lycéennes. Cela suffira d’ailleurs à susciter l’indignation de conseillers régionaux socialistes et de syndicats enseignants d’un autre siècle, qui refusent en octobre 2018 que le département de Loire-Atlantique donne le nom de cet illustre officier de marine au lycée de Carquefou[1].

Le membre fondateur du Conseil national de la Résistance (CNR), Jacques Debû-Bridel, ainsi que des jeunes résistants nommés Pierre Messmer et Pierre de Bénouville sont des anciens Camelots du roi. Paul Dungler est quant à lui un cumulard : ancien dirigeant de l’Action française en Alsace,



 

 

 

 

 

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