Vive le Tour par Dominique Labarrière ET Tour de France sous la canicule : la cuite monumentale de Zaaf ! par Ricardo Uztarroz

 

La 111è édition de la Grande Boucle s’élance de Florence en Italie aujourd’hui, à midi. 176 coureurs sont sur la ligne de départ, et des millions d’amateurs les attendent le long des routes de notre beau pays.


Le Tour de France est une fête. Fête nationale s’il en est. Du fond de son canapé, le vaillant sportif par procuration peut tout à loisir regarder défiler le pays et s’offrir ainsi, sans même remuer un orteil, le grand dépaysement dont il est tellement friand.

Le Tour, il y a d’abord les coureurs, bien entendu, gambettes alertes et vigoureuses, casaques chamarrées, regard fixé sur la ligne bleue des Vosges, la ligne d’arrivée en la circonstance. Le peloton qui passe trop vite dans le chuintement étonnamment mélodieux des mécaniques bien huilées. 

Et puis il y a la fête avant la fête, la caravane publicitaire qui, elle prend son temps. C’est clinquant, tonitruant, pétaradant, toujours identique, toujours différent. Jadis, l’immortelle Yvette Horner, muée elle aussi en « forçat de la route », bouclettes improbables au vent, bouche peinturlurée vampire, surgissait du toit ouvrant du véhicule au moindre attroupement de badauds pour donner à l’accordéon les flonflons des bals popu’ de l’époque. Re-belote le soir à la ville étape. « Forçat de la route », disais-je. Aujourd’hui, il n’y a plus ni bouclettes ni Yvette. Il n’y a plus la plume d’Antoine Blondin pour donner à ces choses vues leurs lettres de noblesse.

Mais il y a ce qui ne change pas. Le quinqua ventripotent qui se prend à cavaler comme un gamin pour récupérer au fossé une casquette à deux balles. Il y a aussi l’autre caravane (le plus souvent métamorphosée désormais en camping-car), la caravane du touriste, du vacancier de juillet, qui, malin, fait bivouac depuis des jours dans tel virolet du Tourmalet pour être à poste le moment venu et s’offrir le défoulement canaille de brailler jusqu’à l’apoplexie. Se voulant étranger à ces rites populaires, le bourgeois regarde avec condescendance, comme il se doit. Qu’importe ! Le bobo aboie, la caravane passe. Vive le Tour! Le Tour et son grand bol d’air. Cette année plus que jamais…

 

Jean-Christophe Notin raconte dans son dernier livre le destin édifiant de Louis Picot, le plus jeune compagnon de la Libération.


Historien, Jean-Christophe Notin a interviewé de nombreux compagnons de la Libération mais le seul témoignage dont il se souvienne, à la virgule près, est celui de Louis Picot. Lorsqu’il l’interrogea, il y a deux décennies de cela, ce dernier avait soixante-neuf ans mais, à partir du moment où Jean-Christophe Notin brancha son magnétophone, il redevint l’enfant qu’il était pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pytkowic, ça sonne juif

Lazare Pytkowicz, de son vrai nom, est juif polonais mais il ne le sait pas. Il ne parle pas le yiddish et n’a pas été élevé par ses parents dans le culte de la religion. Il se considère comme tous ses copains. Un vrai titi parisien. Nul doute pourtant qu’il ait lu la pancarte que son père Jankiel a été obligé d’apposer sur son stand de brocanteur -juif- mais pour lui cela n’évoque rien. C’est à cette époque que ses parents choisissent de changer son identité. Il s’appelle désormais Louis Picot « parce que Pytkowicz fait trop juif ». Louis, donc, n’est alors qu’un enfant qui a une passion pour les trains électriques. Les premiers temps de l’Occupation n’ont pas encore abîmé son insouciance.

Pourtant son frère et sa sœur ont déjà été arrêtés. Le 16 juillet 1942, il est raflé avec ses parents et sa deuxième sœur à leur domicile rue des Canettes. Direction le Vel d’Hiv.

Déjà Louis n’a qu’une idée en tête : s’évader. Il en fait part à sa mère qui lui intime de rester avec eux mais sa décision est prise. Quand il s’éloigne des siens, Louis ne sait pas encore ce qu’il va faire. D’un geste revanchard mais discret il commence par arracher son étoile jaune. Puis, profitant d’un mouvement de foule, il se retrouve propulsé dans le monde libre. Ce sera sa première évasion mais non sa dernière. Très vite, il va entrer dans la Résistance pour prendre part au combat, venger sa famille. Il n’a que quatorze ans mais déjà il quadrille la ville, juché sur son vélo avec dans son veston, dans ses sacoches, dans le tube de son guidon, des documents à transmettre. « Voilà le rôle qui lui est assigné : Facteur de la Résistance ou, pour être conforme à la terminologie des services, agent de liaison. » Son pseudo : « Petit Louis ». En 1943 il est capturé par la Gestapo qui n’a que faire de son jeune âge. Il sera frappé, torturé mais ne parlera jamais. Son bourreau en chef est Klaus Barbie, à qui il faussera bientôt compagnie. Pendant tout ce temps « Petit Louis » reste sans nouvelles de sa sœur et de ses parents. C’est pour eux qu’il se bat jour et nuit.

Témoignage bouleversant

Son témoignage raconté par Jean-Christophe Notin est édifiant, bouleversant. L’écrivain comble les blancs, revoit les dates, avec lesquelles Louis est parfois fâché, se met dans la peau de ce héros malgré lui à même pas quinze ans.

Pourtant « après-guerre, Louis ne s’épanchait jamais sur le traitement qui lui avait été réservé. Vous pouvez imaginer ce que c’était, résumait-il à sa manière. » C’est une constante que l’historien a souvent observée chez ceux, nombreux, qu’il a pu rencontrer : « Aucun ne voulait rappeler combien l’Homme peut se révéler le pire des animaux ». À la fin de la guerre, le parcours de « Petit Louis » fera de lui un héros national. Nommé à seize ans dans le prestigieux Ordre de la Libération, il en sera désigné toute sa vie comme le plus jeune Compagnon. Une histoire exemplaire que Jean-Christophe Notin nous conte avec autant d’empathie que de talent. 

 

RE-TOUR DE FRANCE !!

 

Un Tour sans sa journée de canicule ne serait pas vraiment un Tour ! Cette 111ème édition a connu la sienne mardi – probablement pas l’unique d’ici Nice, son terme, si l’on en croit la météo – lors de la 16ème étape Gruissan-Nîmes. Mais à la différence d’autrefois, la chaleur n’a eu aucune conséquence sur le déroulement de la course.

Boire un petit coup, c’est agréable

Les Tours d’antan ne disposaient pas de l’impressionnante logistique des actuels pour ravitailler les coureurs en boisson fraîche. Un coureur consomme en moyenne dans une étape comme celle de mardi entre 15 et 20 bidons d’eau (avec parfois quelques additifs), soit entre 10 et 13 litres. Les directeurs sportifs embarquent dans leurs deux voitures suiveuses pas loin de 150 bidons stockés dans des glacières. Ils en font aussi distribuer d’autres par des assistants disposés le long du parcours dans les endroits prévus par l’organisation.

Alors, autrefois, jusqu’aux années 60, les équipiers, dits porteurs d’eau, ne disposant pas de cette assistance pour étancher la soif de leur leader, se livraient à « la chasse à la canette ». Cela consistait à débouler en groupe dans les bistrots situés sur l’itinéraire et à se livrer à une razzia de tout ce qui était buvable, alcoolisé ou pas. Certains ladres tenanciers envoyaient la facture à l’organisation, en vain. Quant aux spectateurs compatissants, ils tendaient des bouteilles qui contenaient assez fréquemment du vin, surtout dans les régions vinicoles du sud.

C’est ainsi que ces « chasses à la canette » ont été sources de rocambolesques, épiques, cocasses, péripéties qui ont longtemps alimenté « la légende des cycles ». En voici une, la plus mémorable de toutes :        

C’était la 13ème étape du Tour 1950, disputée un 28 juillet, un jour de cagnard. Le thermomètre indiquait quelque chose comme 40°C bien qu’à l’époque le dérèglement climatique ne s’était pas encore manifesté. Le départ avait été donné à Perpignan et l’arrivée était jugée à Nîmes, comme celle de ce mardi.

 

Le Tour se disputait par équipes nationales et régionales. L’Algérie était alors française. Elle disposait en conséquence d’une équipe baptisée Afrique du Nord composée à la fois de Pieds-noirs et de musulmans à parité dont un certain Abdel-Kader Zaaf, à deux reprises champion de France amateur entre autres mérites.

Le pays de la soif

Ce jour-là, il s’échappe avec son coéquipier Pied-noir, Marcel Molinès. Bien que rompus à courir sous un soleil de plomb, les deux fuyards ont la pépie, et l’étanchent avec les boutanches que le public leur tend. Et que contiennent-elles ? Du pinard, du jaja surtout blanc. On était dans une région où on faisait pisser la vigne et elle pissait ce qu’on appelle aujourd’hui des vins de soif, de la piquette quoi.

Malédiction que ces boutanches tendues généreusement ! Ne buvant pas d’alcool ainsi que le prescrit sa religion, Zaaf à qui la victoire d’étape semblait promise glougloute aux goulots un max et se ramasse une cuite monumentale. Dans un virage, il fonce tout droit et percute un de ces platanes qui ornaient les routes de l’époque. Il est groggy ; un groupe de vignerons du coin se précipite à son secours, l’asperge du contenu d’un sceau dont on dira plus tard avoir été du vin (ce détail invérifiable servira d’alibi). Zaaf revient à lui mais ne recouvre pas tout à fait ses esprits. Il enfourche sa bécane et repart… mais en sens inverse. Le public lui hurle qu’il est à contresens. Il prend ces vociférations pour des encouragements et fonce tête baissée dans l’espoir de rejoindre son acolyte d’échappée. C’était une époque où une échappée prenait facilement son quart d’heure d’avance.

Mais, à la sortie d’un virage, au lieu de revoir le dossard de ce dernier, il se retrouve face à la meute du peloton qui fonce sur lui. Coup de frein, chute collective, c’est la pagaille qui vaudra à Marcel Molinès la victoire et à Zaaf de terminer dernier, juste devant la voiture balai mais dans les délais.

Par la suite, pour lui sauvegarder sa réputation de bon musulman, un journaliste, Jacques Augendre (déjà le politiquement correct !) prétendra qu’il n’était pas bourré. S’il puait la vinasse, c’est parce que le contenu du sceau qui lui fit reprendre conscience contenait du pinard, pas d’H2O.

D’accord, mais alors s’il n’était rond pas comme un petit-pois pourquoi est-il reparti en sens inverse ? Pourquoi a-t-il pris pour encouragements les vociférations d’un public qui n’en croyait pas ses yeux : on n’avait jamais vu dans une course un échappé rebrousser chemin pour réintégrer le peloton. Ce fut la première fois et la dernière de l’histoire du Tour.

En tout cas, ce déboire sera son aubaine. Il lui vaudra une gloire que ne lui aurait pas rapportée la victoire d’étape. Tous les organisateurs de critériums d’après-Tour où les coureurs se faisaient un joli bouquet d’oseille voudront l’avoir à l’affiche. Tout le monde veut voir le phénomène… Boire un coup de trop deviendra en Algérie « se faire Zaaf » ou encore « se Zaafer la tronche ».

L’année suivante, le seul Tour qu’il terminera sur les quatre auxquels il participa, il aura l’astuce de le terminer 66ème, dernier du général. Etre la « lanterne rouge » valait son pesant de contrats post Grande boucle. Le dernier était aussi convoité que le premier, certes moins bien payé, mais bien payé cependant. Et souvent, grâce à la complicité tacite du peloton, le dernier du Tour finissait premier du critérium.

 


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

La Terreur ou la guerre : les leçons de Mirabeau par Charles Rojzman

Mélodie au 36ème dessous par Georgia Ray Alain Delon, clair-obscur en chair et en os par Daniel Salvatore Schiffer

Rites d'Eté par Dominique Labarrière et il n'y a plus de saisons par Didier Desrimais